http://www.lefigaro.fr/france/20060519.FIG000000107_jean_louis_gergorin_est_l_auteur_de_toutes_les_lettres_anonymes.html

Jean-Louis Gergorin est l'auteur de toutes les lettres anonymes
Nicolas Beytout et Renaud Girard
19 mai 2006, (Rubrique France)

Le vice-président d'EADS a confié au Figaro ce qu'il a l'intention de
dire aux juges.

Pour tenter de comprendre quel a été le rôle exact de Jean-Louis
Gergorin dans l'affaire Clearstream, Le Figaro s'est entretenu, à cinq
reprises, avec le vice-président d'EADS (en congé), à l'origine de
tout le scandale. Il apparaît qu'il est à l'initiative non seulement
de la première lettre anonyme transmise au juge Van Ruymbeke le 3 mai
2004, mais aussi de la liste de 895 noms, incluant les patronymes de
Nicolas Sarkozy, parvenue chez le juge le 14 juin 2004. Jean-Louis
Gergorin admet que cette dernière liste, extraite d'un annuaire encore
beaucoup plus vaste de sous-comptes individuels ouverts chez
Clearstream, ait pu faire l'objet de manipulations de dernière minute.
Il révèle également avoir informé la DST dès le début avril 2004.
En revanche, il persiste à penser que les fiches des premières
transactions financières, qui lui ont été fournies par sa
«source», et qu'on retrouve dans la première lettre «anonyme» au
juge, sont exactes. Seul, il poursuit actuellement son enquête sur la
banque luxembourgeoise... Par ailleurs, le général Philippe Rondot
n'a, comme prévu, pas répondu à la convocation, hier, des juges
Henri Pons et Jean-Marie d'Huy en charge de l'enquête sur le corbeau
de Clearstream. Me Eric Morain, son avocat, a confirmé que le
militaire «ne répondrait plus aux questions de ces deux juges et
qu'il avait délibérément choisi de ne plus s'intéresser à
l'affaire». De son côté, le juge Renaud Van Ruymbeke a été entendu
pendant plus de cinq heures, hier après-midi, par l'Inspection
générale des services judiciaires sur ses rencontres «secrètes»
avec Jean-Louis Gergorin. Au même moment, un communiqué de soutien au
magistrat a été publié, signé par plusieurs personnalités
politiques. Le Conseil de l'ordre du barreau de Paris a ouvert hier
«une enquête déontologique» sur Me Thibault de Montbrial qui avait
mis en relation le juge van Ruymbeke et Jean-Louis Gergorin.


Pour Jean-Louis Gergorin, l'affaire Clearstream ne commence pas en
novembre 2003, mais un an avant. A la fin de l'automne 2002, le
vice-président d'EADS, chargé de la stratégie, qui a entre autres
missions le rôle d'évaluer les menaces pesant sur son groupe, obtient
de plusieurs sources une série d'alertes. L'information, qui provient
de contacts personnels, met en cause un réseau qui s'intéresserait de
près au groupe Lagardère et à EADS. On lui parle de surveillance
physique qui serait exercée sur Arnaud Lagardère, sur sa femme, sur
leur train de vie et le paiement de leurs factures personnelles. On
évoque même devant lui l'existence d'une vidéo où l'on voit le
couple faire du shopping dans le XVIe arrondissement de Paris. Ce
réseau enquêterait également sur des activités industrielles
d'EADS, dans les lanceurs et les missiles.

Au centre de ce réseau figure, selon les informateurs de Gergorin, un
personnage mystérieux du nom de Karel Schmitt. Jean-Louis Gergorin,
intrigué mais pas davantage, met cette information dans un coin de sa
tête. Il n'en parle à personne, même pas à Jean-Luc Lagardère : le
risque ne semble pas établi, et Gergorin garde un très mauvais
souvenir de l'atmosphère de l'affaire «couper les ailes de l'oiseau»
(1).


Des comptes pour la plupart établis au bénéfice de clients
individuels de banques elles-mêmes clientes de Clearstream



Le temps passe. Quelques mois plus tard, un événement le fait
brutalement changer d'attitude. Nous sommes alors le 19 mars 2003. Le
groupe Lagardère est plongé dans le deuil : son fondateur vient de
mourir brutalement. Au sortir de la cérémonie religieuse, qui se
déroule en l'église Saint-François-Xavier à Paris, Gergorin apprend
que Betty Lagardère, l'épouse de Jean-Luc, va demander une enquête
judiciaire sur les causes du décès de son mari. Même si le
communiqué médical avait parlé d'une maladie auto-immune très rare,
c'est un choc pour celui qui était un si proche conseiller de Jean-Luc
Lagardère.

D'un seul coup, le doute s'installe dans son esprit : cette mort
brutale, tellement inexplicable, est-elle «naturelle» ? Lui vient
alors l'envie de s'intéresser à nouveau au réseau Karel Schmitt.
Fort de ses contacts professionnels multiples, il réactive ses
réseaux et reparle des informations reçues à la fin 2002 à un haut
niveau des services spécialisés français.

A la fin mai, Gergorin a soudain l'idée de regarder s'il n'y a pas eu
de mouvements anormaux dans les achats d'actions Lagardère dans les
mois qui ont précédé la mort de Jean-Luc. Il cherche en particulier
à connaître les transactions qui se sont déroulées immédiatement
après la fixation de la date de l'opération des hanches que doit
subir le patron du groupe Lagardère.

Il interroge en vain des établissements financiers. Il se tourne alors
vers ce qu'il se refuse d'appeler autrement qu'une «source», qui
travaille à l'époque pour les services sur les financements
internationaux occultes notamment islamistes. C'est en juillet 2003
qu'il obtient de cette source quelque chose qui ressemble «à un
réseau de blanchiment», avec une liste de transactions en cash et en
titres (y compris mais pas seulement Lagardère). Ces transactions sont
effectuées entre des comptes référencés à Clearstream Banking
Luxembourg, comptes qui sont pour la plupart établis au bénéfice
économique de clients individuels de banques elles-mêmes clientes de
Clearstream ou d'autres chambres de compensation intégrées
électroniquement à Clearstream. Dans la plupart des cas, mais pas
dans tous, ces clients individuels sont désignés par un nom
accompagné d'une référence numérique. Dans d'autres cas, il y a
simplement la mention A/C Client, accompagnée ou non d'une référence
numérique. En revanche, chacun des comptes ouverts à Clearstream est
identifié, suivant les catégories de comptes, par un nombre à cinq
chiffres, ou bien un 9 suivi de quatre lettres, ou bien une lettre
suivie de quatre chiffres. Gergorin aura accès sur Internet, en août
2004, au Customer Hand Book (guide de l'utilisateur) de Clearstream. Il
vérifiera à ce moment-là l'adéquation entre ces référencements et
les différents types de comptes apparaissant dans les transactions
livrées par la source : comptes de clients de Clearstream ou du
concurrent bruxellois Euroclear ou de chambres de compensation
nationales, telles que Monte Titoli en Italie, Iberclear en Espagne,
DTC aux Etats-Unis.

A sa grande surprise, parmi les noms listés, apparaît le nom de Karl
(et non plus Karel) Schmitt. Il côtoie les noms d'Alain Gomez, ancien
patron de Thomson qui avait vendu les frégates de Taïwan, et de
Philippe Delmas, l'homme du lobbying auprès de Noël Forgeard, alors
patron d'Airbus. Gergorin y trouve également un certain nombre de noms
étrangers, notamment à consonance russe ou italienne. Mais aucun nom
d'homme politique, ni en clair ni sous pseudonyme, ne figure dans ces
premiers tableaux de transactions (sous forme Excel), qui lui sont
montrés par la «source».

Profondément troublé, mais prudent et se méfiant d'une possible
manipulation dont il pourrait être la victime, Jean-Louis Gergorin
n'en parle à aucun responsable de son groupe, ni même à Arnaud
Lagardère. Il part en vacances.


L'insistance de Gergorin énerve Rondot, le manque d'implication de
Rondot frustre Gergorin



A son retour, sa «source» lui fournit des informations de plus en
plus détaillées, portant d'une part sur des transactions effectuées,
au sein de Clearstream, dans les deux dernières années, et d'autre
part une sorte d'annuaire de plus de 50 comptes (la plupart, mais pas
tous, nominatifs), censés avoir depuis 1991 eu un lien financier
direct ou par un seul intermédiaire avec les comptes présentés comme
comptes sources de l'intermédiaire chinois Wang Chuan Pu. C'est une
structure étoilée qui évoque immédiatement, pour Gergorin,
l'affaire des commissions versées dans le cadre de la vente des
frégates en 1991.

Dans les premiers tableaux de transactions, figure, on l'a vu, un
nombre important d'acteurs étrangers, mais aucun homme politique
français. En revanche, dans l'annuaire précité, correspondant à des
comptes ayant été ouverts dans le passé, figurent les noms de trois
hommes politiques : Dominique Strauss-Kahn, Alain Madelin et
Jean-Pierre Chevènement. Il relève également des références
colombiennes et certaines mentions renvoyant aux Antilles
néerlandaises. Mais il est formel : aucune trace de Sarkozy, de Nagy
ou de Bocsa à cette date.

Les documents qu'il a entre les mains décrivent en réalité une
organisation d'une immense complexité, avec des relations en étoiles,
des aller et retour de fonds, qui permettent d'opérer un blanchiment
d'argent à grande échelle et en toute discrétion. Le montage lui
paraît très sophistiqué et cohérent. Il estime alors que seule une
autorité officielle de l'Etat français disposant de moyens techniques
importants sera capable d'analyser et d'évaluer la réalité de faits
aussi surprenants que potentiellement graves. Il souhaite que cette
enquête de vérification puisse s'appuyer notamment sur la direction
technique d'un grand service français.

C'est alors qu'il fait ce qu'il considère comme sa «première
erreur». Au lieu de s'adresser directement aux autorités qu'il
fréquente dans le cadre de ses fonctions, par exemple Philippe
Marland, directeur de cabinet du ministre de la Défense, il s'adresse
à son ancien collaborateur au CAP du quai d'Orsay, son ami le
général Rondot. Après tout, celui-ci est officiellement Conseiller
pour le renseignement et les opérations spéciales auprès du ministre
de la Défense, à qui il rend compte de toutes ses activités.

On est au début novembre 2003. L'affaire Clearstream commence
réellement. Dès que Jean-Louis Gergorin lui a donné la liste et les
schémas de transactions (2) qu'il a en sa possession, le général
Rondot se dit intéressé. En réalité, ce dernier se sent surtout
concerné par la présence sur ces documents de noms de plusieurs
fonctionnaires du ministère de la Défense et d'autres membres des
services secrets, comme Jean-Jacques Martini, sous-directeur à la DST.
A ce moment-là, Gergorin sait que le général Rondot va rendre compte
au directeur de cabinet de MAM et qu'elle sera informée. On apprendra
plus tard que Rondot reçoit alors mission d'enquêter sur les seuls
noms relevant du ministère de la Défense ou des services de
sécurité français.

De la sorte, un malentendu va très vite se développer entre deux
hommes qui ont pourtant beaucoup d'amitié l'un pour l'autre. L'un,
Gergorin, ne pense qu'à vérifier l'existence d'un système portant
atteinte aux intérêts industriels et nationaux ; l'autre, Rondot, ne
semble pas passionné par cet aspect des choses et, travaillant seul,
ne fait nullement appel aux compétences techniques et informatiques
des grands services français. L'insistance de Gergorin énerve Rondot
; le manque d'implication de Rondot (peu de temps consacré et pas de
moyens techniques) frustre Gergorin.

C'est alors qu'il commet ce qu'il considère être sa «deuxième
erreur» : il en parle au tout début janvier à Dominique de Villepin.
Il connaît le ministre des Affaires étrangères pour l'avoir recruté
et fait travailler sous son autorité au Centre d'analyse et de
prévision du Quai d'Orsay. C'était en 1981. Villepin est une relation
amicale de Gergorin, mais pas un intime. Les deux hommes se voient de
loin en loin, en moyenne à peu près tous les six mois.

En réalité, c'est un curieux concours de circonstances qui amène
Gergorin à se livrer à Villepin : en novembre, le cabinet du ministre
des Affaires étrangères l'avait appelé pour solliciter son aide afin
de trouver des grandes signatures étrangères qui accepteraient de
commenter dans un ouvrage (qui sera publié aux éditions de l'Herne)
son fameux discours à l'ONU du 5 février 2003 et sa politique
irakienne. Zbigniew Brzezinski et Henry Kissinger (3), contactés par
Gergorin, déclinent, mais ce dernier accepte néanmoins un projet de
déjeuner à Paris avec le bouillant ministre français des Affaires
étrangères. Le 1er janvier 2004, Jean-Louis Gergorin se promène à
Paris dans le quartier des ministères. Passant devant le Quai d'Orsay
(où il est connu comme le loup blanc), il demande à tout hasard si le
ministre est là, et s'il peut le voir... Il veut lui parler de
Kissinger. La conversation s'engage, et dérive finalement sur «le»
sujet. Impulsion aux conséquences politiques considérables :
Dominique de Villepin se montre tout de suite très intéressé par
l'enquête menée par Rondot sur les informations que lui a transmises
Gergorin. Ce dernier regrette l'insuffisance des moyens mis en œuvre
par le général pour vérifier les informations. C'est dans ces
circonstances que Villepin va convoquer le 9 janvier la réunion à
trois dans son bureau.

Que s'est-il passé ce jour-là ? Gergorin poursuit toujours son idée
fixe : avoir les moyens techniques de vérifier et si possible percer
les secrets de ce système de blanchiment. Rondot, mécontent d'être
là dans ce bureau qui n'est pas celui de sa hiérarchie, raconte le
peu d'éléments qu'il a récoltés. Et Dominique de Villepin parle :
beaucoup de noms, semble-t-il, viennent dans la conversation. Patrick
Ollier ? Le député, compagnon de MAM, est mentionné brièvement
mais, soutient Gergorin, de manière totalement déconnectée de
l'affaire des listes, sur lesquelles il ne figure pas. Nicolas Sarkozy
? Gergorin est formel : il n'est pas, ni de près, ni de loin, dans les
listes à l'époque. Mais son nom est plusieurs fois évoqué : ainsi
à propos de son voyage en Inde, un déplacement qui semble agacer le
ministre des Affaires étrangères. Et lorsque Jean-Louis Gergorin,
tout à son affaire, suggère de mettre la DST sur l'enquête, on lui
répond : «Non, non, surtout pas l'Intérieur.» Jacques Chirac est-il
au courant ? Son autorité est-elle invoquée ? Gergorin n'en a
absolument aucun souvenir. Mais il sait que Rondot était arrivé avant
lui dans le bureau, et qu'il était parti après.

En réalité, cette réunion compliquera terriblement la relation entre
Rondot et Gergorin. Et bien que Dominique de Villepin ait demandé au
général de «prendre tous les moyens» pour aboutir, le
vice-président d'EADS a le sentiment que rien ne se passe vraiment.
Rondot continue, épisodiquement, en solitaire. Et pourtant, entre
janvier et avril 2004, des milliers de transactions Clearstream
alimentant notamment des comptes individuels sont communiquées par la
source à Gergorin et Rondot.


La présence inquiétante d'un fonds américain basé à Grand
Caïman et à la réputation très agressive

A la fin mars, pour la première fois, Gergorin entend parler (mais
sans les voir) de deux comptes apparaissant aux noms de Bocsa et de
Nagy, ainsi que d'autres titulaires industriels français notamment
dans le groupe Lagardère, qui le surprennent énormément. Il demande
alors à la source un annuaire complet des comptes référencés dans
le système Clearstream. Celui-ci lui sera fourni dans la première
décade du mois d'avril : il s'agit d'un énorme tableau Excel de 33
000 comptes avec l'ensemble de leurs critères (date d'ouverture,
nature, nom de la banque initiatrice et intitulé du compte initiateur,
etc.).

A la mi-avril, Gergorin se sent écartelé entre trois sentiments. En
premier lieu, il éprouve du scepticisme devant la nouvelle fournée de
noms français apparaissant dans l'annuaire des 33 000 comptes.
Deuxièmement, il reste très impressionné par la densité et la
cohérence des fiches de flux transactionnels communiquées par la
source, impliquant moins d'une vingtaine de Français, dont aucun homme
politique.

Dans les flux financiers qui lui sont rapportés, il est notamment
impressionné par la présence d'un fonds d'investissement américain
(basé à Grand Caïman) à la réputation agressive. Ce fonds vient
d'ailleurs d'envoyer au management du groupe Lagardère une lettre
comminatoire exigeant des changements de stratégie et d'hommes. Cela
semble annoncer une action de contestation publique sérieuse à
l'occasion de l'assemblée générale des actionnaires du groupe qui
doit avoir lieu début mai.

En troisième lieu, il est de plus en plus frustré par l'absence de
résultats tangibles de l'enquête Rondot. Le général lui fait sentir
qu'il lui en veut toujours d'avoir parlé directement de cette affaire
à Dominique de Villepin, et de l'avoir mis en porte-à-faux avec sa
hiérarchie militaire.

Lorsque Villepin décore Gergorin, dans son bureau de la place Beauvau
le 6 avril 2004, il semble être «ailleurs», car totalement absorbé
par son nouveau rôle de ministre de l'Intérieur (le remaniement a eu
lieu le 31 mars 2004).

Pourtant, cette affaire préoccupe tellement Gergorin qu'il en parle,
au cours d'un déjeuner qu'il a au début avril avec Pierre de Bousquet
de Florian, le directeur de la DST. Celui-ci écoute attentivement
l'histoire de Karl Schmitt (il est toujours là...), du fonds
américain, et des transferts financiers occultes à ce fonds. Il
informe aussi un haut responsable du groupe Lagardère, en présence
d'un avocat du groupe. Mais il affirme qu'à aucun de ces
interlocuteurs, il ne parle des listings qui sont la source de ses
informations.

C'est alors que, frustré par l'absence de vérification technique
sérieuse après cinq mois d'enquête, Gergorin va commettre ce qu'il
appelle sa «troisième erreur». Il décide d'aller exposer le coeur
de son enquête personnelle au juge Renaud Van Ruymbeke, chargé du
dossier d'instruction de l'affaire des frégates de Taïwan. Aux yeux
de Gergorin, le juge présente le double avantage de sa forte
réputation et d'être saisi (et donc de disposer de moyens
d'investigation immédiats). Nous sommes mi-avril, il a pris contact
avec le célèbre juge d'instruction par l'intermédiaire d'un avocat
pénaliste, Thibault de Montbrial, le fils de Thierry, son ancien
patron au Quai d'Orsay. Lors de cette première rencontre, il n'évoque
ni le général Rondot, ni Dominique de Villepin, ses deux premières
«erreurs». Mais il montre des documents en expliquant qu'ils sont un
produit dérivé d'une enquête menée par des «services officiels
français» sur des circuits de financement occulte. Le juge se montre
très intéressé. Il écoute Gergorin lui parler de ses craintes avant
l'assemblée générale de mai du groupe Lagardère, de ses soupçons,
de ses listings dans lesquels ne figure toujours aucun nom nouveau de
politique. Ni aucun pseudonyme (il n'a à cette date toujours pas vu
lui-même les fameux comptes Nagy et Bocsa dont il a entendu parler).

A la fin avril, Gergorin a trois longs entretiens avec le juge, dans
lesquels il expose sa compréhension du système de blanchiment.
Discussions techniques et sérieuses. Gergorin, pour se protéger et
pour protéger la nature de la source (hacking d'une grande banque de
compensation), décline la proposition du juge de déposer
formellement. Il est alors convenu que Gergorin fera parvenir au juge
une synthèse : c'est la fameuse première lettre, remise de la main à
la main.

Le noyau dur de cette première lettre est la description du flux
financier dans Clearstream de l'oligarque Mikhaïl Khodorkovsky vers
deux industriels français, puis de ces derniers vers deux fonds
off-shore américains, dont celui déjà mentionné. Ce flux se mesure
en centaines de millions de dollars.

Les événements s'accélèrent. La lettre est déposée chez le juge
Van Ruymbeke le lundi 3 mai. Le surlendemain, le juge fait poser par
ses correspondants luxembourgeois des questions précises à
Clearstream sur les comptes mentionnés dans la lettre. Assez
curieusement, pendant la nuit du 6 au 7 mai (à 22 h 30 heure de New
York), le siège du groupe Lagardère, rue de Presbourg, reçoit un
mail du fonds américain précité. Ce dernier qui avait envoyé
quelques semaines auparavant une lettre de contestation très
agressive, indique laconiquement qu'il votera en faveur de toutes les
résolutions présentées par le management de Lagardère lors de
l'assemblée générale prévue le 12 mai.

Gergorin déjeune avec le patron de la DST début avril 2004 et
l'informe


Le vendredi 7, alors que l'immense usine de l'Airbus A 380 vient
d'être inaugurée en grande pompe, Renaud Van Ruymbeke fait
interpeller, à l'aéroport de Toulouse, Philippe Delmas, qui est
placé en garde à vue. Il s'en est fallu de peu que l'arrestation ait
lieu devant le gratin de la République.

De son côté, le 4 mai, Gergorin va voir Rondot à son bureau, 16, rue
Saint-Dominique, pour l'informer de l'initiative qu'il a prise avec le
juge Van Ruymbeke. Le magistrat fait demander à Gergorin des
informations supplémentaires plus détaillées sur les transactions
financières de Clearstream. C'est alors que la source indique à
Gergorin à la fin mai qu'elle a constaté la clôture brutale, le 12
mai, de 895 comptes référencés à Clearstream, sans fournir sur le
moment la liste desdits comptes.

Au début juin, Gergorin est sous forte pression : le juge lui en
demande toujours plus ; Rondot est mécontent de l'initiative qu'il a
prise ; les rumeurs désignant le vice-président d'EADS comme l'auteur
de la première lettre circulent dans Paris. Gergorin prévient
indirectement le juge de la clôture des 895 comptes. Celui-ci demande
des documents l'étayant. C'est alors que le 11 juin Gergorin reçoit,
sous forme papier, la liste des 895 comptes. Il la parcourt rapidement,
constate que tous les comptes sensibles observés depuis 2003 y
figurent, mais aussi les nouveaux comptes apparus à la fin mars, dont
les deux au nom de Nagy et Bocsa (patronymes de la famille Sarkozy).
Après avoir hésité, il décide de faire transmettre cette liste,
accompagnée d'une lettre intitulée «le bal des crapules», au juge
Van Ruymbeke. Décision très lourde de conséquences.

C'est cette liste de 895 comptes qui arrivera, sous sa forme papier, le
14 juin, chez le juge Van Ruymbeke : c'est donc la première fois qu'un
juge voit des noms conduisant à Nicolas Sarkozy.

Gergorin envoie une deuxième lettre anonyme en juin avec les noms de
Nagy et Bocsa, patronymes de Sarkozy


A partir de cette époque, Jean-Louis Gergorin a l'impression que le
dossier lui a totalement échappé, qu'il est parti dans tous les sens.
Sa source, paniquée après l'article du Point de juillet 2004, ne lui
apporte plus d'élément nouveau. Il a encore, en juillet et septembre
2004, deux discussions approfondies sur le sujet avec le général
Rondot. Dans un climat redevenu amical, le général continuera un
discours ambivalent : il est impressionné par les fiches de transferts
financiers, mais sceptique sur l'annuaire. En définitive, il attend le
résultat des investigations du juge Van Ruymbeke. Entre-temps, une
information judiciaire pour «dénonciation calomnieuse» a été
ouverte, le 3 septembre, par le parquet de Paris. Le juge Jean-Marie
d'Huy est chargé de l'enquête. En mars 2005, il fera perquisitionner
les bureaux de Jean-Louis Gergorin et d'Imad Lahoud. Les relations
entre ces deux hommes placés au coeur de l'affaire, sont aujourd'hui
encore bonnes. Après février 2005, Philippe Rondot ne prend plus
Gergorin au téléphone.

Cela n'empêche pas Gergorin de se mettre à travailler personnellement
pour élucider les mécanismes de Clearstream permettant l'ouverture de
comptes en fait individuels. A-t-il été manipulé ? Tout est toujours
possible. Mais outre qu'il a constamment été sur ses gardes, il a pu
réunir les preuves que ses sources de renseignement étaient fiables.
Ainsi, alerté par la présence sur les listings Clearstream d'un nom
bien connu de lui et dont il avait le numéro de portable, il a pu
avoir confirmation d'un voyage lié à une opération financière
suspecte en faisant faire une enquête auprès des opérateurs de
téléphonie mobile. Dans son esprit, cela valide largement la qualité
des informations qui lui ont initialement été communiquées.

Pour lui, les menaces contre Lagardère ont bel et bien existé. Et en
enquêtant sur elles, il est tombé sur un gigantesque réseau de
blanchiment et de transferts financiers intraçables par les juges. Un
système international idéal pour gérer notamment les centaines de
millions d'euros de rétrocommissions liés à l'affaire des frégates
de Taïwan.


(1) Tentative de déstabilisation du groupe Lagardère de 1993 à 1995
imputée par Jean-Louis Gergorin à Alain Gomez, alors président de
Thomson et rival industriel de Matra. celui-ci a bénéficié d'un
non-lieu, en partie au titre de la prescription, en janvier 2006


(2) Les tableaux de transactions Clearstream sous forme Excel


(3) Brzezinski a été conseiller de Jimmy Carter pour les affaires de
sécurité des Etats-Unis de 1977 à 1981. Artisan de la politique
étrangère américaine de 1969 à 1976, Henry Kissinger fut
secrétaire d'Etat de 1973 à 1977 et prix Nobel de la paix en 1973.



http://www.lefigaro.fr/france/20060519.FIG000000106_je_ne_suis_pas_un_corbeau_.html

«Je ne suis pas un corbeau !»
Propos recueillis par R. G.
19 mai 2006, (Rubrique France)

Le vice-président d'EADS insiste sur le fait qu'il n'a transmis aux
autorités que des informations qu'il jugeait crédibles, et jamais de
façon anonyme.

LE FIGARO. - Pourquoi avoir décidé de parler ?

JEAN-LOUIS GERGORIN. - Mon avocat, le bâtonnier Paul-Albert Iweins,
avait indiqué que je souhaitais réserver la primeur de mes
déclarations aux juges d'Huy et Pons. Il leur a d'ailleurs écrit
vendredi, il y a une semaine, pour leur indiquer que j'étais à leur
disposition. La multiplication des fuites sur l'instruction dans la
presse m'amène à parler pour défendre mon honneur et ma bonne foi.

Mais un corbeau a-t-il un honneur ?

Certes, non. Mais je ne suis pas un corbeau. Un corbeau est un individu
qui dénonce anonymement des faits qu'il sait faux, comme dans le film
de Clouzot. Moi, j'ai transmis à des autorités administratives puis
judiciaires officielles, auprès de qui je me suis pleinement
identifié, des informations que je considérais et considère toujours
comme ayant une probabilité forte d'exactitude justifiant des
vérifications approfondies.

Très clairement, dans la première liste, vous réglez des comptes
avec vos deux plus grands ennemis personnels, Philippe Delmas et Alain
Gomez. Serait-il possible que votre «source» les ait rajoutés, pour
vous faire plaisir, à un listing obtenu auprès du journaliste Denis
Robert ?

Ces noms figurent depuis l'origine de mes informations, à l'été
2003, au sein d'un flux complexe de transactions que j'estime
pratiquement impossibles à avoir inventé de toutes pièces.

Et si celui que vous persistez à appeler votre source - que tout le
monde connaît car il donne même des interviews à la télévision -
vous avait «enfumé» de bout en bout ? Si ce «génie de
l'informatique» n'avait jamais réussi à «hacker» les mémoires
informatiques de Clearstream ?

J'apporterai aux juges tous les éléments qui me convainquent du
contraire.

N'avez-vous pas eu le sentiment que c'était énorme de «balancer»
une liste avec le nom de Sarkozy, à l'époque où ce dernier, en
conflit avec Chirac, s'apprêtait à se présenter aux suffrages des
militants pour prendre la tête de l'UMP ?

Lorsque j'ai reçu la liste des 895 comptes, celle-ci s'inscrivait dans
une continuité d'informations crédibles pour moi. J'ai estimé que
c'était à la justice d'enquêter et de vérifier.

Pensez-vous qu'à cette date, votre source aurait pu être
«retournée» par des politiques, à votre insu, pour y rajouter les
patronymes de Sarkozy ?

A ce jour, je ne dispose d'aucun élément validant une telle
hypothèse.

Et votre enquête personnelle sur Clearstream, où en est-elle
aujourd'hui ?

J'ai beaucoup progressé et vais vous en donner deux exemples.
Contrairement à ce que continue d'affirmer le management de
Clearstream, des personnes physiques ou morales, qui ne sont pas des
établissements financiers, peuvent y disposer de sous-comptes
discrets. Ceux-ci sont en fait ouverts par des banques, qui servent
ainsi de représentants fiduciaires pour leurs clients.

Par ailleurs, j'ai fait récemment des recherches sur deux bases
complémentaires de plus de 33 000 comptes référencés à
Clearstream. Nombre d'entre eux commencent par une lettre suivie de
quatre chiffres. Il s'agit de comptes ouverts à travers des chambres
de compensation nationales. Ainsi, la lettre C correspond aux comptes
ouverts à travers la chambre italienne Montetitoli ; E à la chambre
espagnole Iberclear ; U à la chambre américaine DTC.

J'ai constaté l'anomalie suivante. Dans le manuel de l'utilisateur de
Clearstream, la lettre R ne correspond à aucune chambre nationale.
Curieusement, les deux seuls comptes - sur plus de 33 000 ! -
commençant par un R sont les deux attribués à Bocsa et Nagy
(patronymes de Nicolas Sarkozy), figurant dans l'annuaire d'avril, dont
les éléments sont repris dans la liste des 895 reçue par le juge le
14 juin.

C'est un indice fort d'une éventuelle manipulation politique de votre
source !

C'est vous qui le dites ! Pour ma part, je rapporte le fait brut, pour
lequel je n'ai actuellement aucune explication, sinon que
l'incohérence démontre l'insistance de ces comptes.

En réalité, pour détruire vos ennemis professionnels Gomez et
Delmas, n'avez-vous pas fait un montage ? N'êtes-vous pas alors entré
dans une spirale de la désinformation que vous ne pourrez plus
arrêter et qui coûte très cher aujourd'hui au premier ministre,
Dominique de Villepin, un homme qui pourtant avait été votre
collaborateur et votre ami ?

Je n'ai fait aucun montage d'aucune sorte. D'autre part, j'ai respect,
fidélité et amitié, sur un plan totalement non politique, envers
Dominique de Villepin. Je suis plus que jamais convaincu d'avoir fait
mon devoir en décidant d'apporter à des autorités étatiques
légitimes des informations suffisamment crédibles et graves pour
mériter des vérifications approfondies. Celles-ci ont été conduites
de manière honorable par Rondot et Van Ruymbeke, mais elles ont été
rendues inefficaces par la sophistication du système de blanchiment
qu'il s'agit de démonter.


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