http://www.defense.gouv.fr/sites/defense/base/ada/octobre_2006/lintelligence_economique/

L’intelligence économique       

L’information, nouveau nerf de la guerre

Développer un savoir-faire tout en surveillant de loin l’activité des
concurrents ne suffit plus. L’information dite stratégique fait partie des
armes indispensables pour s’imposer sur les marchés. Encore faut-il savoir
l’identifier, la recueillir, la faire circuler. Et parfois même faire face à
des opérations de déstabilisation...


DOSSIER RÉALISÉ PAR ROMARIC BULLIER ET ÉDOUARD PROTHERY

Matière première de l’Intelligence économique (IE), l’« information
stratégique » est celle qui permet de décider, d’élaborer la politique de
l’entreprise. Contrairement à la « veille », notamment technologique, où les
sociétés ne s’intéressent pour l’essentiel qu’à leurs concurrents,
l’intelligence économique prend en compte l’ensemble des facteurs qui
constitue leur environnement : compétiteurs, fournisseurs, sous-traitants,
clients, associations, ONG, décideurs politiques, etc. La plus-value de l’IE
réside dans le spectre beaucoup plus large des recherches à effectuer.
Exemple : une fédération professionnelle américaine décide d’étendre son
domaine d’activité à l’Europe. Elle installe un bureau à Bruxelles, tout en
conservant l’essentiel de ses effectifs de l’autre côté de l’Atlantique. C’est
un événement auquel les Européens, qui exercent dans le même secteur
d’activité, ne doivent pas rester indifférents. Si, de surcroît, cette
fédération fait appel à un cabinet de lobbying pour gérer son activité en
Europe, il est aisé d’en déduire que l’installation de cette fédération vise à
établir un « climat réglementaire » favorable aux entreprises nord-américaines
et que les PME européennes du secteur vont rencontrer une concurrence accrue.

Autre exemple, celui d’une entreprise soumissionnant à un appel d’offres.
L’information considérée comme stratégique dépasse de loin la simple
connaissance des technologies proposées par la concurrence. Pratiquer
l’intelligence économique, ce sera poser des questions d’une autre nature :
quels sont les critères qui vont départager les candidats ? Quels liens les
entreprises soumissionnaires entretiennent-elles avec les décideurs locaux et
quels sont les enjeux pour les états ? Ce sont ces informations qui pousseront
le candidat à prendre les bonnes décisions ou à entreprendre les bonnes
démarches.

(Inter) L’expérience pionnière de Giat Industries

L’industrie de défense a été une pionnière en matière d’intelligence
économique. Dans un marché caractérisé par une compétition particulièrement
vive, où les acheteurs sont des États, il s’est rapidement avéré que vendre le
moins cher possible avec la meilleure qualité ne suffisait pas. La société
Nexter, qui a succédé à Giat Industries, a été une des premières à sauter le
pas. En 1993 déjà, un système informatique de partage de l’information baptisé
« Progresso » avait vu le jour. Cette base de données rassemblait des
informations sur la concurrence, les marchés et les produits. Il fut abandonné
au bout d’un an, la technologie de l’époque n’étant pas suffisamment au point.
« Le système était trop compliqué à alimenter », explique Patrick Cansell,
ancien responsable intelligence économique de Giat Industries et fondateur du
cabinet Artem Information & Stratégies. Arrivé au sein de Giat en 1998,
Patrick Cansell propose de monter une cellule d’intelligence économique. Mais,
échaudée par l’expérience de 1993, la direction ne lui accorde pas de budget.
« Le fait de travailler à budget zéro nous a sauvé, se souvient Patrick
Cansell. À partir de là, j’ai privilégié le management humain et les processus
de décloisonnement de l’information au sein de l’entreprise. »

Même dans une entreprise ne disposant pas d’un service d’intelligence
économique, les informations stratégiques peuvent exister à l’état brut. Mais
la plupart du temps, elles sont morcelées, restent le plus souvent confinées
dans les différents services et coupées de celles recueillies sur le terrain.
Or, c’est leur organisation et la mise en réseau de ces informations qui sont
décisives dans la connaissance du marché par l’entreprise.

Un système informatique de partage de l’information finit par être mis en
place. Alors que, l’information n’émanait jusqu’alors que des seules
directions, l’implication du personnel devint plus importante. Lorsque le
système atteignit sa vitesse de croisière, plus de 300 personnes contribuaient
à alimenter la base de données, plus de la moitié du contenu provenant du
personnel de terrain (encadrement intermédiaire, commerciaux et ingénieurs). «
La valeur ajoutée d’un tel système ne réside pas seulement dans l’expertise
des veilleurs, insiste Patrick Cansell, mais dans le fait d’obtenir
l’information auprès de ceux qui connaissent le terrain. » L’idée, ambitieuse,
était de sensibiliser au maximum les responsables commerciaux avant leur
départ sur une mission, afin qu’ils orientent leur recherche d’informations.
Par exemple, en étant attentifs aux propositions des concurrents lors d’une
procédure d’appel d’offres pour connaître leurs arguments commerciaux.

Si, en France, les grands groupes ont pris conscience de la nécessité de bien
connaître leurs concurrents, ils savent aussi que ces derniers ont les mêmes
objectifs, pour lesquels ils mettent en œuvre des moyens, y compris intrusifs.
Michel Farina, officier général de l’armée de l’air (CR), directeur de la
sûreté-sécurité d’un grand groupe de défense français, a connu de nombreux cas
d’écoutes diverses et variées, via des micros ou des surveillances
téléphoniques, lors de négociations à l’étranger.

« L’ingénieur français aime raconter ce qu’il fait, explique Michel Farina. La
partie défensive de l’IE implique de convaincre et de responsabiliser les
employés, qu’ils soient ingénieurs, secrétaires ou commerciaux, sur la
nécessité de rester discrets dans leur travail de tous les jours, dans les
hôtels, sur les salons. »

L’intelligence économique apporte également des solutions intéressantes dans
ce qu’on appelle parfois la guerre de l’information. Depuis quelques années,
de plus en plus d’entreprises perdent des contrats à la suite de tentatives de
déstabilisation par campagnes de presse ou diffusion de rumeurs, etc. C’est le
capital image de l’entreprise, sa réputation, qui sont visés, que les
accusations soient fondées ou non. Un des exemples les plus marquants reste
celui de Thomson CSF et du projet SIVAM (Sistema de Vigilancia da Amazonia).
Le gouvernement brésilien avait lancé un appel d’offres pour la conception et
la fourniture d’un système de surveillance de l’Amazonie par radar. Thomson
CSF, en lice face à l’américain Raytheon, perdit le contrat. Une intense
campagne de presse, tombant à point nommé, accusait le groupe français de se
livrer à des entreprises de corruption au Brésil. Pourtant, en 1995, peu après
sa victoire, Raytheon faisait à son tour l’objet des mêmes accusations –
corroborées, celles-ci, par des enregistrements de la police. De telles
affaires sont légion. Dans de telles situations, les entreprises ne se
contentent plus, comme auparavant, de discours pour se justifier. Bien
connaître ses rivaux est devenu indispensable et mener des enquêtes de terrain
pour remonter aux sources et tenter de découvrir le commanditaire de la
déstabilisation fait désormais partie d’une stratégie d’ensemble. Reste un
domaine auquel les spécialistes accordent une grande importance, celui de l’«
influence » qui concerne la mise en œuvre d’une diplomatie économique visant à
peser sur les orientations prises par les organisations intergouvernementales,
comme l’Union européenne ou l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Les
entreprises y jouent aussi un rôle, et cherchent à peser sur l’établissement
des cadres réglementaires – techniques, juridiques ou managériaux – qui
s’imposeront à l’ensemble du marché.

 

 

 

Interview de Bernard Carayon

Bernard Carayon est député du Tarn. Il est l’auteur de plusieurs rapports sur
l’intelligence économique, la politique industrielle et les investissements
étrangers.

 

Les entreprises françaises se battent-elles à armes égales avec leurs
concurrents sur les marchés internationaux ?

Non, et c’est pourquoi j’ai eu l’idée, dès 2003, et après avoir rencontré près
d’un millier d’interlocuteurs issus du secteur public comme du secteur privé,
d’une politique publique pour l’intelligence économique (IE), en particulier
dans les secteurs stratégiques : la défense, les Technologies de l’information
et de la communication (TIC), l’énergie, la pharmacie et le monde aéronautique
et spatial. Elle comprend quatre grandes orientations : la sécurité des
entreprises jugées stratégiques ; leur accompagnement dans la conquête de
marchés mondiaux marqués par un climat de guerre économique ; une politique
d’influence auprès des organisations internationales où s’élaborent les règles
et les normes, juridiques et professionnelles ; et, enfin, la formation.

 

Vous venez de remettre un rapport au Premier ministre. Pouvez-vous nous en
donner les grandes lignes ?

Ce rapport veut donner une dimension plus offensive à l’intelligence
économique, selon les vœux mêmes du Premier ministre. Il analyse les
contraintes et les opportunités dont disposent la France et l’Europe, nos
capacités d’anticipation sur les processus susceptibles d’entraîner des
distorsions de concurrence. Ce rapport est ordonné autour de trois thèmes.
Premier thème, l’élaboration des normes : quelle est la dimension politique de
la normalisation ? Quels sont les exemples qui devraient nous amener à être
attentifs aux processus de normalisation, comme les normes IFRS (1) ? Et la
nécessité ensuite de construire une politique publique de normalisation. Le
deuxième thème englobe la question du financement de l’IE et des TI, en
insistant sur le rôle de ces dernières dans la compétition économique
mondiale. Enfin, le troisième thème est celui de notre capacité à nous
projeter dans l’avenir et à l’étranger, à exercer de l’influence et à
conquérir des marchés.

 

La question des normes est assez nouvelle pour les milieux administratifs…

C’est dommage, parce que tenir la plume et écrire la norme, anticiper, veiller
à une application conforme à nos intérêts mériteraient davantage d’attention.
En réalité, le droit n’est plus le monopole de production des États.

D’abord, parce qu’ils se trouvent en concurrence avec des institutions
publiques ou des organisations internationales. Ensuite, parce qu’il existe un
concurrent du droit, ce qu’on appelle la soft law [l’ensemble des règles et
des normes non écrites, ndlr], et que les mécanismes d’arbitrages privés se
sont considérablement développés. Il faut donc être présent dans les enceintes
où s’élaborent les règles juridiques, les normes qui s’imposeront aux
entreprises et aux secteurs. Cela peut concerner, demain, les RFID (2) ou les
standards informatiques ouverts (3) .

 

Propos recueillis par Romaric Bullier

 

 

Quand le civil s’inspire du renseignement militaire

 

Rares sont les grands patrons qui n’ont pas lu Sun Zi ou Clausewitz. Ils ont
compris depuis longtemps l’intérêt d’étudier les manœuvres militaires. En
revanche, la transposition dans le monde de l’entreprise de la phase du
renseignement ne date que d’une quinzaine d’années. C’est dans cette activité
militaire que l’intelligence économique (IE) trouve ses racines. « Dans la
conduite des opérations militaires, on ne manœuvre pas sans disposer de bons
renseignements », explique le vice-amiral d’escadre François Dupont, directeur
de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). « Dans sa
finalité, le renseignement militaire n’est pas différent du renseignement de
nature économique. »

L’IE a d’ailleurs conservé un vocabulaire propre au monde militaire. Les
termes « tactique » et « opérationnel » sont régulièrement employés. Le
premier, pour renvoyer à la mise en place de la recherche d’informations et le
second, pour la recherche elle-même (à partir de sources électroniques ou
depuis le terrain). Si cette terminologie guerrière continue d’exister, ce
n’est pas le fruit du hasard. « La guerre économique est une réalité. Elle se
gagne ou se perd avec des manœuvres de type militaire, indique l’amiral F.
Dupont. Parfois, il faut affronter son ennemi de front, parfois s’en faire un
allié ou conquérir des territoires. »

« Le renseignement militaire constitue le berceau de l’intelligence
économique. Au tout début de cette discipline, les tacticiens étaient issus du
monde du renseignement pour la partie investigation », explique Nathalie Saïb,
responsable des formations en intelligence économique à l’IHEDN, premier
institut public à avoir intégré cette discipline dans son cycle
d’enseignement. Depuis, une expertise civile a vu le jour.

« La principale différence entre le renseignement militaire et l’intelligence
économique porte sur la classification des sources », poursuit Nathalie Saïb.
La seconde concerne les conditions d’accès à l’information. Selon les
professionnels, 85 % de l’information nécessaire aux entreprises sont
disponibles en sources ouvertes, c’est-à-dire sur Internet, dans des bases de
données ou même dans la presse. 10 % de l’information sont dites « grises »,
c’est-à-dire accessibles légalement, mais de personne à personne. Quant aux 5
% restants, ils sont obtenus par des actions relevant des services de
renseignement et ne concernent donc pas l’intelligence économique. D’autant
que, dans un milieu où tout se sait, il est plus que risqué de verser dans
l’illégalité : un concurrent n’hésiterait pas à dénoncer le procédé et
déstabiliser ainsi l’entreprise coupable.

Les méthodes de recherche et d’exploitation des informations ne sont pas le
seul domaine dans lequel un lien existe entre les deux mondes. La
communication d’influence trouve aussi ses racines dans l’univers militaire.
Jean-François Bianchi, officier de réserve, est professeur associé à l’École
de guerre économique (EGE), où il enseigne les actions d’influence. Au sein
des armées, il a contribué à l’élaboration d’une réflexion française en
matière d’opérations psychologiques, et a, depuis, travaillé à les
retranscrire dans le cadre civil. À ses yeux, il s’agit d’une forme de combat
« mettant en œuvre des moyens autres que l’usage de la force ou de l’autorité
» qui sont de ce fait transposables dans le monde de la compétition économique.

L’enseignement des actions d’influence, afin d’obtenir un certain comportement
de la part de la cible, passe par l’étude des précédents militaires. Mais avec
le temps, les exemples d’application civile se multiplient et prennent le pas
dans l’enseignement. Citons les actions qui ont déstabilisé Shell et Total
dans le programme de construction d’un oléoduc au Tchad. La population locale
s’est mobilisée contre les pétroliers européens suite à une campagne dénonçant
les risques environnementaux du projet. Seule Exxon n’a pas été victime de
cette campagne. La société américaine a, par la suite, été la seule du trio
originel à participer à la construction du pipe-line. Difficile de ne voir
dans cette sélectivité que le fruit du hasard.

Il existe des domaines dans lesquels coexistent les deux mondes. C’est le cas
des affaires civilo-militaires. « Il s’agit de faire l’interface entre les
deux mondes lors d’un déploiement, explique Jean-François Bianchi. C’est aussi
un des outils essentiels pour préparer des liens commerciaux. Des policiers
américains viennent en Bosnie former des policiers aux méthodes, à la culture
et aux outils américains. » C’est une forme de normalisation du marché (voir
l’interview de Bernard Carayon page 42). Avec la prise en compte, de plus en
plus forte, de la nécessité d’adopter une stratégie économique, le suivi des
affaires civilo-militaires est voué à se développer. « Il est certain que
maintenant on fait davantage appel aux troupes sur le terrain pour indiquer
les endroits où la reconstruction est nécessaire et pour orienter les
entrepreneurs », précise l’amiral Dupont.

Véritable enjeu de puissance, ce domaine, dans lequel intérêts privés et
intérêts collectifs se rejoignent, indique toute la pertinence d’une politique
publique d’intelligence économique.

 

Romaric Bullier

 

 

 

La planification militaire appliquée aux PME-PMI

Chargé de préparer les « meilleurs » officiers à assumer des responsabilités
d’état-major, de commandement et de direction, le Collège interarmées de
défense (CID) promeut son expertise dans le domaine civil. Il a ainsi signé,
début 2006, une convention de coopération avec ITB, une société de conseils et
de services, experte dans le travail collaboratif appliqué à la défense
économique des entreprises. Fondée en 1995 par un ancien élève du
Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), commandant dans la réserve
citoyenne, ITB a élaboré deux mémentos de planification opérationnelle à
partir des méthodes enseignées au CID, à l’École militaire (Paris). Conçu
d’après les techniques de renseignement et de planification militaires, ces
dépliants sont des guides pour les PME-PMI, afin de leur permettre d’évaluer
leur positionnement dans des domaines variés : concurrence, marché, recherche
de partenariat, Technologies de l’information et de la communication (TIC). Il
vise les entreprises cherchant à élaborer une stratégie dans un contexte
concurrentiel fort.

(Site Internet : www. college.interarmees.defense.gouv.fr, www .itb.fr).

Édouard Prothery

 

Une politique publique au service des entreprises

 

Leader dans le secteur des cartes à puces, Gemplus a été rachetée par un
groupe étranger. La société française, dont les technologies qu’elle avait
développées en matière de puces intelligentes pouvaient être considérées comme
« stratégiques », n’avait alors pu trouver les capitaux dont elle avait
besoin. Un tel rachat ne pourrait sans doute pas avoir lieu aujourd’hui,
l’État ayant, depuis, pris conscience de la nécessité de conduire une
politique d’intelligence économique. En 2003 est créée une fonction de Haut
responsable en charge de l’intelligence économique (HRIE) placé auprès du
Secrétaire général de la défense nationale en raison du caractère
interministériel de cette politique. C’est Alain Juillet, ancien directeur du
renseignement à la DGSE, qui a été nommé HRIE. La mission de ce service :
aider l’État à mettre en place une politique publique dans ce domaine. Tous
les secteurs et les entreprises françaises peuvent être les bénéficiaires de
cette politique. Impossible, toutefois, même pour l’État, de mener une action
aussi large. « Pour ce qui est de la protection de notre patrimoine
économique, nous avons dû choisir certains secteurs sur lesquels nous
concentrer », explique Frédéric Puaux, conseiller auprès d’Alain Juillet.

Deux types de classification ont été adoptés pour délimiter le périmètre
d’action des services de l’État en matière d’intelligence économique. D’une
part, les secteurs de souveraineté, couvrant la défense et la sécurité
intérieure. Mais également les secteurs dits « stratégiques », pour l’avenir
économique du pays, souligne Frédéric Puaux, notamment les nouvelles
technologies : « Il s’agit de repérer celles qui seront le véritable moteur de
croissance et révolutionneront l’économie, comme les technologies de
l’information l’ont été à la fin du xxe siècle. » Aujourd’hui, en font partie
les nanotechnologies, certains procédés de mise au point de vaccins ou le
développement des énergies renouvelables. Les services du HRIE ne sont pas
armés pour se livrer seuls à ce type de prospective. Aussi les ministères de
la recherche, de l’industrie et de la défense ont-ils été mis à contribution.
Particulièrement suivis, les travaux du ministère de l’industrie ont fait
l’objet d’un rapport : « Technologies Clés 2010 ».

Tous les quinze jours, les principaux responsables publics de l’intelligence
économique en France se retrouvent. Ce groupe permanent, formé de responsables
des principaux ministères et de représentants des services d’investigation et
de protection du territoire se réunit sous la

houlette d’Alain Juillet. Objectif ? Recouper toutes les informations
sensibles concernant les secteurs stratégiques pour orienter la politique et
l’action de l’État en matière d’intelligence économique. « Ce réseau de veille
et d’alerte est en quelque sorte une gare de triage de toutes les informations
venant de l’administration », précise Frédéric Puaux.

Ce réseau, qui couvre l’ensemble du territoire, peut apporter un soutien
ponctuel aux entreprises en matière d’information, de financement ou de
protection, lorsqu’une menace a été identifiée. Il peut s’agir de
déstabilisation par l’information, de rumeurs faisant courir pour l’entreprise
le risque de perdre ses clients ou ses financements, rachat « hostile » d’une
PME innovante par une entreprise étrangère concurrente dans le seul but de
récupérer une technologie puis de supprimer son activité.

Les chambres de commerce et d’industrie sont un outil précieux pour repérer
les entreprises auprès desquelles l’action du HRIE devrait être menée. C’est
en effet vers elles que les entreprises, en particulier les start-up, se
tournent pour s’informer.

Les jeunes entreprises innovantes sont souvent économiquement fragiles. Il est
essentiel de permettre leur survie et leur développement en cherchant pour
elles des sources de financement. « En France, contrairement aux pays
anglo-saxons, le financement par le capital-risque n’est pas répandu »,
souligne Frédéric Puaux. Cette sorte de fonds d’investissement apporte des
capitaux à des entreprises dont l’avenir est fragilisé par l’insuffisance de
capitaux propres. Pouvoir disposer d’un tel renfort est un enjeu majeur alors
que, comme le précise le conseiller d’Alain Juillet, « l’expérience prouve
que, pour faire émerger quelques pépites technologiques, il faut financer
assez largement de nombreux projets, même si l’on sait que nombre d’entre eux
tourneront court. » Le capital-risque étant peu développé en France et les
fonds d’investissement traditionnels ne recherchant que la rentabilité, le
haut responsable en charge de l’intelligence économique a obtenu que soit créé
un groupe de fonds d’investissement qui prennent en compte le critère
d’investissement stratégique pour l’État dans leurs choix d’investissements.
Autour de la Financière de Brienne, le ministère de la défense a joué un rôle
moteur dans ce dispositif.

Volet défensif de la politique publique en matière d’intelligence économique,
le contrôle des investissements étrangers est celui auquel l’opinion est le
plus sensible. Depuis le Traité de Rome, en 1956, les investissements sont
libres dans l’Union européenne. Une première législation a été mise en place
en 1966, pour protéger les secteurs stratégiques. Mais en 2000, la France
était condamnée par la Cour de justice européenne sur le fait que ce régime de
protection n’était pas assez

précis. En 2005 toutefois, un décret précisant les secteurs stratégiques
concernés par la législation de 1966 a été élaboré. Ce texte n’entrave en rien
l’attractivité de la France puisque notre pays demeure l’un des pays européens
les plus ouverts aux capitaux étrangers.

 

Romaric Bullier

 

 

Protéger les PME stratégiques pour la défense

 

Ce sont de véritables « pépites » pour la Défense. « Certaines PME-PMI
françaises maîtrisent les technologies de pointe et sont capables de fournir
des composants essentiels aux systèmes d’armes  destinés aux forces. Or, il
arrive que des pays étrangers disposant d’une industrie de l’armement moderne
convoitent ces savoir-faire ou veuillent nous empêcher de les exploiter »,
assure Philippe Roudier, du Service des affaires industrielles et de
l’intelligence économique (S2IE) de la Délégation générale pour l’armement
(DGA). « Pour une question de souveraineté, la Défense ne veut pas se voir
priver l’accès aux compétences industrielles clés. » Chargée, au sein du
ministère de la défense, de concevoir les systèmes d’armes de demain et de
fournir les armées en matériels, la DGA a créé le S2IE au début de l’année
2005, précisément pour protéger ce tissu industriel de premier plan.
Actuellement, les PME faisant l’objet d’une attention particulière de la DGA
sont positionnées dans les secteurs comme la robotique, la détection chimique
et biologique, le développement de génie-logiciels, sorte de logiciels « zéro
défaut » embarqués à bord de missiles ou d’avions de chasse.

Fragiles en raison de leur petite taille, dépendantes de la régularité des
marchés passés avec la Défense, ces PME font parfois face à des problèmes de
trésorerie. Pour anticiper leurs difficultés, le S2IE effectue une veille
active. Il dispose d’une base de données concernant plusieurs centaines
d’entreprises et réunissant des informations à caractère juridique, économique
et financier. Des analyses financières sont réalisées pour détecter les
entreprises vulnérables ou défaillantes. « Certains fonds d’investissement
étrangers n’hésitent pas à racheter ces sociétés pour délocaliser une partie
de leurs actifs, attirant avec elles leurs bureaux d’études », explique
Philippe Roudier. La prise de contrôle de ces sociétés vise parfois à
neutraliser leurs capacités de développement et interdire l’exportation de tel
ou tel composant. Or, pour ces industriels, les exportations sont
indispensables à la rentabilisation des programmes.

Prenant acte de ce constat, la DGA s’efforce d’assurer la compétitivité de ces
PME stratégiques. Pour les aider à renforcer leurs fonds propres, le S2IE
s’appuie sur des partenaires financiers et notamment sur trois fonds
d’investissement : la Financière de Brienne d’une part, Aerofund et Sécurité
d’autre part. Le premier représente un potentiel d’investissement de près de
50 millions d’euros, les seconds d’environ 100 millions. Depuis la naissance
du service, 30 millions d’euros ont déjà été mobilisés au profit de PME de
défense cherchant à se développer.

Ainsi, en dix-huit mois, quinze dossiers ont abouti, contre trois à quatre par
an avant l’existence du S2IE. « Ces investissements ont un effet de levier,
précise Philippe Roudier. Ils incitent les banques à s’engager dans une prise
de participation dans ces sociétés. En moyenne, on obtient ainsi un triplement
des investissements initiaux. »

Mais les PME susceptibles de concerner la Défense ne sont pas toujours
identifiées de la DGA. Celles-ci sont bien souvent des sous-traitants des
grands maîtres d’œuvre, avec lesquels la DGA passe des contrats. C’est
pourquoi le S2IE est chargé d’identifier les entreprises considérées comme
prioritaires et d’évaluer leur savoir-faire. Il s’appuie sur le réseau de ses
« correspondants DGA » en région auprès des DRIRE (directions régionales de
l’industrie, de la recherche et de l’environnement) et sur celui des délégués
régionaux au redéploiement industriel et aux restructurations de la défense.

Si nécessaire, le S2IE peut également bénéficier de l’action des services de
renseignements. La DST, par exemple, est en mesure d’alerter lorsqu’une
personne, liée à un fond d’investissement hostile, s’intéresse de trop près à
une entreprise.

Si la création d’un service d’intelligence économique concrétise et prolonge
les efforts menés depuis plus de dix ans par la DGA, « elle a permis de
dynamiser très nettement cette activité », constate Philippe Roudier, qui
n’hésite pas à parler de « rupture » en termes de progression des résultats.
La constitution des fonds d’investissement travaillant avec la DGA a été
possible grâce à la participation financière des grands groupes (Areva, DCN,
EADS, Thales…), qui représentent plus de la moitié des fonds. Mais, « des
fonds supplémentaires seraient nécessaires pour renforcer notre capacité
d’investissement », juge-t-il.

Aujourd’hui, la DGA cherche à mobiliser de nouveaux investisseurs privés. Sur
le principe, elle n’est pas fermée aux investisseurs étrangers, à condition
que leurs opérations soient encadrées par des clauses interdisant, par
exemple, les délocalisations.

 

Édouard Prothery

 

 

 

3 questions à Yves Michot, PDG de la Financière de Brienne (Groupe DCI),
société de capital-risque spécialisée dans l’investissement dans les PME haute
technologie de défense.

 

Dans quel cadre s’inscrit l’activité de la Financière de Brienne ?

Elle s’inscrit dans la politique de soutien aux PME menée par le ministère de
la défense, et plus particulièrement la DGA, qui encourage la création d’un
dispositif de fonds d’investissement pour les entreprises de secteurs
identifiés comme stratégiques. Nous avons déjà investi à hauteur de 15
millions d’euros, en fonds propres, dans des entreprises de hautes
technologies duales (civilo-militaires).

 

Quelles conditions posez-vous à l’investissement dans une PME ?

Nous investissons dans des sociétés qui ont dépassé le stade de la «
microsociété », et qui souhaitent, par exemple, s’entourer d’une équipe
commerciale ou développer un deuxième produit. Pour évaluer la pertinence d’un
investissement, nous nous appuyons sur des informations en provenance de la
DGA, mais également sur le Groupe Oséo Anvar, issu du rapprochement, en 2005,
de l’Agence française pour l’innovation et de la Banque de développement des
PME. Notre société peut accompagner des entreprises rencontrant des
difficultés, mais qui doivent être globalement saines.

 

Comment remédier à la fragilité du tissu industriel actuel ?

Injecter des fonds ne suffit pas à rendre compétitives les PME françaises de
secteurs stratégiques. Le seul moyen, c’est de leur passer des commandes !
L’État et les grands maîtres d’œuvres croient réaliser des économies
ponctuelles en sous-traitant à des entreprises étrangères. Ils devraient se
positionner sur des perspectives de long terme, et favoriser nos « pépites »
nationales. Aux États-Unis, le problème a bien été compris : à travers la
Small Business Administration, la législation contraint l’administration à
contracter avec les PME pour favoriser leur accès aux grands programmes de
défense.

 

Propos recueillis par édouard Prothery

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