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NOTE DE RÉFLEXION N°1
Les limites des politiques d'interception satellitaires face aux nouveaux
modes opératoires terroristes1 Alain Charret

En pleine guerre ouverte contre le terrorisme international, il est difficile
d’évoquer les interceptions sans imaginer immédiatement de grandes paraboles
dressées vers le ciel, écoutant les satellites de communications orbitant
autour de la terre.

Dans ce contexte, parler de transmissions en ondes courtes au XXIe siècle peu
paraître pour le moins désuet. Alors que tout le monde surfe sur Internet,
envoie des e-mails aux quatre coins de la planète, le téléphone portable collé
à l’oreille, nous serions en droit de croire que les procédés de transmission
utilisant les ondes courtes sont devenus obsolètes. D’autant que même les
services étatiques d’écoutes ne parlent plus que d’interceptions satellitaires
par lesquelles transiteraient la majorité des communications privées,
professionnelles ou encore officielles mondiales. D’ailleurs ceux qui ont eu
l’occasion d’approcher des installations d’écoutes, en Europe comme aux
États-Unis, ont pu observer le changement rapide des antennes qui ne sont plus
composées que de paraboles et autres radômes. Un signe qui ne peut tromper un
œil averti.

Pourtant certaines informations tendraient à réfuter cette thèse et, plus
grave encore, laisseraient supposer que les services chargés des interceptions
se seraient fourvoyés en misant sur le « tout satellite ». La persistance des
communications clandestines en ondes courtes (HF)

A titre d’exemple, souvenons-nous du cas de cette analyste américaine de la
Defense Intelligence Agency (DIA) américaine arrêtée par le FBI, le 21
septembre 2001. Ana Belen Montes, 44 ans, avait rejoint la DIA en 1985.
D’après les enquêteurs, elle fournissait des renseignements aux services
cubains depuis 1996. Le résultat de l’enquête menée après son arrestation a
montré qu’elle recevait ses instructions grâce à un récepteur radio ondes
courtes :

Authorities declined to say what led them to focus on Montes or how they
believed she became associated with the Cuban government. They said she
communicated with her Cuban handlers via shortwave radios, computer diskettes
and pagers, methods employed by a Cuban spy ring based in Florida - known as
the Wasp Network - that attempted to infiltrate Cuban exile organizations and
U.S. military installations2.

Avant l’ère du satellite, ce type d’émission constituée par la diffusion de
groupe de chiffres énumérés par une voix synthétique, a été longtemps une des
priorités des services d’écoutes de tous les pays. Il était clairement établi
que ces émissions chiffrées étaient destinées aux agents clandestins infiltrés
en pays ennemis. D’ailleurs on pouvait fréquemment les entendre dans
différentes langues, allant du russe à l’allemand, en passant par le roumain,
le bulgare, le tchèque, l’anglais et même le français. Le système permettait
ainsi à l’agent infiltré de recevoir, en toute discrétion, directives et
autres messages de sa centrale. Durant la Guerre froide ce type de
transmission foisonnait. Après 1989 et la chute du mur de Berlin, suivi de peu
par celle de l’Union soviétique, ces émissions cessèrent. Les services
d’écoutes occidentaux dont l’objectif principal était le monde communiste,
durent revoir leurs priorités.

A la même époque, le grand public apprit l’existence du réseau Echelon,
capable d’intercepter toutes les communications téléphoniques et autres
courriers électroniques. Les réactions de nombreux Etats furent immédiates.
Après l'attribution des crédits nécessaires, de nouvelles antennes se
déployèrent et se mirent à traquer les satellites, comme le faisaient nos
alliés les Américains. Petit à petit les ondes HF, appelées traditionnellement
ondes courtes, furent donc délaissées.

Or, de plus en plus fréquemment, des radioamateurs passionnés par ce type de
communication, rapportent que les transmissions de chiffres - appelées
outre-Atlantique Numbers Stations - reprennent leurs activités. Cela suffit,
semble-t-il, à changer les orientations techniques des grands services SIGINT.
D’autant qu’une partie du matériel HF a été remisé. Pourtant, le cas Ana Beles
Montes démontre une nouvelle fois, que suivre aveuglément l’exemple américain
n’est pas forcément un gage de réussite. Comment Al-Qaeda déjoue les
interceptions américaines

La lutte contre le terrorisme est un autre exemple flagrant d’une certaine
inadaptation des politiques d’interception actuelle. Non seulement le fait
d’avoir tous les téléphones de la planète sur écoute n’a pas permis aux
Américains de capturer Oussama Ben Laden3, mais cela a encouragé les
terroristes à éviter ce type de transmission au profit de moyens
radioélectriques traditionnels (spectre HF), aujourd’hui délaissé par les
grands services d'interception.

Un des premiers à l’avoir signalé est Georg Klingenfuss, un ressortissant
allemand, spécialiste de l’écoute radio, qui publie régulièrement des recueils
de fréquences et autres manuels de codes. Sur son site Internet, il n’hésite
pas à indiquer, capture d’écran à l’appui, que les réseaux terroristes tels
qu’Al-Qaeda communiquent grâce aux ondes courtes. Il cite pour exemple les
nouveaux systèmes de transmission permettant l’acheminement d’e-mails par
radio, utilisés par les ONG, notamment le Comité international de la Croix
Rouge (CICR). Or, certaines ONG opérant en Afrique et en Asie, se seraient
fait dérober plusieurs de ces émetteurs. D’autre part la radio bulgare a fait
état, par le passé, d’une information selon laquelle des membres d’Al-Qaeda se
seraient procurés, au Japon, du matériel performant de radiocommunication HF.

Un nouvel élément vient corroborer cette théorie. Il a été publié le 2 janvier
2006 par la presse privée algérienne. Il s’agit de la capture d’Abou Billel
El-Oulbani, présumé représentant d’Al-Qaeda pour la région Afrique et Maghreb.
Lors de son arrestation par les forces de sécurité algériennes, il a été
découvert une « station radio UHF ultrasophistiquée » installée dans une
maison abandonnée au sommet d’une colline. Celle-ci aurait été utilisée pour
communiquer avec les différents réseaux d’Al-Qaeda en Afrique.

Il est important de noter qu’il s’agit d’une station UHF (Ultra High
Frequency, ou ultra haute fréquence), c'est-à-dire utilisant des fréquences
qui, en fonction de la topographie et des puissances utilisées, offrent une
portée dépassant rarement la centaine de kilomètres. Si cette station était
bien utilisée pour transmettre sur de plus longues distances cela indiquerait
l’utilisation d’un procédé bien connu des radioamateurs. Il s’agit d’un
système alliant l’Internet et la radio. Une hypothèse rendue encore plus
vraisemblable quand on sait que parmi les objets saisis, figurent 3
ordinateurs portables. Il suffit pour cela de relier ladite radio à un
ordinateur équipé d’un logiciel spécifique. De tels programmes existent et
sont même gratuits. Développés par des radioamateurs, ils permettent ainsi de
communiquer dans le monde entier à travers des réseaux privés reliés à
Internet et interconnectés entre eux. Ce système permet de transmettre de deux
manières. Soit à partir d’un ordinateur connecté à Internet qui activera un
émetteur récepteur implanté n’importe où dans le monde. Soit à l’inverse,
grâce à un émetteur-récepteur, il sera possible de se connecter à un
ordinateur relié à Internet qui fera transiter la communication à l’autre bout
de la planète si besoin est.

Concrètement, Ben Laden pourrait très bien donner ses instructions au Groupe
salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien à partir d’un
cybercafé de Jalalabad, sa voix étant retransmise par un émetteur situé sur
les hauteurs d’Alger. Et cela avec très peu de moyens et de manière très
discrète, puisque la majeure partie des services d’écoutes étatiques, suivant
l’exemple américain, a délaissé les traditionnelles écoutes radio, au profit
de l’interception satellitaire. Un procédé particulièrement discret

Ce système de transmission a la particularité d’utiliser différents procédés.
Tout d’abord la partie transitant par Internet allie la technologie dite Peer
to Peer et la téléphonie IP, rappelant à la fois les techniques utilisées pour
le partage des fichiers audios (MP3 et autres) et la téléphonie via Internet.
Sachant qu’actuellement les services officiels en sont à la définition des
normes d’interception de telles communications et qu’ils ont fixé un délai de
18 mois aux fournisseurs d’accès pour leur fournir la possibilité technique de
procéder à des interceptions légales, il ne fait aucun doute que ce procédé
offre une grande sécurité pour ses utilisateurs.

La seconde partie utilise les ondes radioélectriques traditionnelles. Bien que
les interceptions radios aient considérablement diminué, le risque d’être
écouté demeure. Cependant, si l’émission radio sert uniquement à donner des
instructions à des activistes déployés sur le terrain, elle peut se faire à
partir de stations isolées ne comportant qu’un ordinateur et une radio, un
ensemble totalement autonome. D’ailleurs en ce qui concerne la découverte
opérée par les forces algériennes, l’installation se trouvait dans une maison
abandonnée. On peut facilement imaginer que les terroristes utilisent
plusieurs stations relais. Seuls ces émetteurs sont susceptibles d’être
détectés par les services d’écoutes, les destinataires pouvant se borner à
recevoir leurs instructions sans émettre eux-mêmes. De plus de nouvelles
stations radios associées à un ordinateur portable peuvent être facilement et
rapidement déployées. Il est donc aisé pour les logisticiens de remplacer une
installation découverte par les forces de sécurité et maintenir ainsi une
infrastructure de communications à la fois opérationnelle et relativement sûre
et discrète.

Ce procédé permet ainsi à tout leader d’Al-Qaeda disposant d’une connexion
Internet de s’adresser par radio à des terroristes répartis aux quatre coins
du monde. L’individu n’ayant besoin d’aucun matériel spécifique, il peut ainsi
être très mobile et déjouer toute surveillance éventuelle. Il sera donc très
difficile pour un service spécialisé d’intercepter ses communications

Cette découverte confirme qu’Al-Qaeda utilise des moyens de communications
radio traditionnels, des moyens maintenant abandonnés par la plupart des
organismes officiels, y compris les services d’écoutes. Preuve en est le
dernier mini-scandale des écoutes illégales ordonnées par George Bush dans le
cadre de la lutte antiterroriste. Il s’agit presque exclusivement d’écoutes
téléphoniques, un procédé qui ne semble plus avoir la faveur des terroristes
potentiels. Le fait de délaisser les écoutes radioélectriques classiques au
profit de l’interception de satellites a laissé une faille dans laquelle
semble s’être engouffré Al-Qaeda. L'utilisation offensive des interceptions

Cependant ne noircissons pas trop le tableau. Il existe quelques services qui,
s’ils sont toujours un peu sourds lorsqu’il est question d’écouter les ondes
courtes, ont su utiliser l’interception des téléphones cellulaires ou des
communications par sattellites à des fins beaucoup plus offensives que la
simple écoute.

Citons pour exemple les services israéliens qui, en 1996, ont éliminé
l’artificier du Hamas, Yeyia Ayache, grâce à son GSM. Après avoir mis hors
service sa ligne fixe, les Israéliens l’ont forcé à utiliser son portable
préalablement piégé. Après avoir identifié sa voix, ils ont déclenché à
distance l’explosion de son appareil, le tuant sur le coup.

Les Russes ne sont pas en reste, puisque quelques mois plus tard, ce fut au
tour du président indépendantiste tchétchène, Djokhar Doudaev, de subir un
sort semblable. Utilisant un téléphone satellitaire, il fut localisé par les
services de Moscou qui déclenchèrent aussitôt un raid aérien sur sa position.
Il fut tué lors de cette attaque.

Gageons que si la chute de l’Union Soviétique a révolutionné la politique
mondiale des interceptions, le 11 septembre 2001 aura un effet similaire.
Espérons que ce tragique évènement ouvre un peu plus les yeux des décideurs et
les encourage à prendre en compte l’avis des spécialistes confrontés
quotidiennement à la réalité du terrain.

Alain Charret
Rédacteur en chef de la lettre électronique Renseignor, chercheur associé au
CF2R Janvier 2006
Schéma illustrant l’article d’A. Charret
Les communications terroristes par ondes courtes
Les communications terroristes par ondes courtes

   1. 1 Cette note a été initialement publiée dans la rubrique Note
d’Actualité, en janvier 2006, sous le n°22. 2. 2 Washington Post, 22 september
2001. 3. 3 On se souvient de l’information, largement médiatisée, selon
laquelle la National Security Agency (NSA) écoutait le téléphone satellitaire
d’Ussama Ben Laden, notamment lorsqu’il prenait des nouvelles de sa mère,
alors hospitalisée.


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