http://ie-lobbying.blogspot.com/2006/10/bernard-carayon-et-larme-du-libre.html

10.07.2006
Bernard Carayon et "l'arme du libre"


« A armes égales », le dernier rapport de Bernard Carayon, député
français en charge des questions d'intelligence économique,
confirme l'importance stratégique du développement des logiciels
libres en France et en Europe. Mais se prononcer en faveur du « libre
», comme le fait le député du Tarn, relève d'une nécessité qui
va bien au-delà des simples considérations techniques ou
économiques. En s'engageant pour une politique européenne
d'intelligence économique et proposant « la création d'un «
'pôle de compétitivité' dédié aux logiciels libres, notamment sur
les aspects liés à la sécurité », Bernard Carayon esquisse
l'avenir d'une « Europe puissance », en quête d'indépendance
technologique et susceptible de se poser en alternative face à la
dominance des Etats-Unis dans le secteur des nouvelles technologies.

Le dernier « Rapport Carayon » a été déposé sur la table du
Premier Ministre Dominique de Villepin le 14 septembre 2006. Il fait
suite à un précédent rapport commandé par l'ex-Premier Ministre
Jean-Pierre Raffarin en 2003 intitulé « Intelligence économique,
compétitivité et cohésion sociale ». Si le rapport du Club
informatique des grandes entreprises françaises (Cigref), «
Intelligence économique et stratégique. Les systèmes d'information
au cœur de la démarche » soulignait la même année les connexions
étroites entre maîtrise du risque informationnel et logiciels
informatiques, il a donc fallu attendre la fin de l'année 2006 pour
qu'une personnalité politique reconnaisse l'utilité stratégique
du « libre ».

C'est qu'il faut le reconnaître, le secteur du logiciel, bien que
hautement stratégique, a relativement été négligé par les pouvoirs
publics. Selon le rapport du Commissariat Général du Plan sur
l'économie du logiciel, publié en 2001, « l'édition de
logiciels ne représente à elle seule que 13 % environ des 64,6
milliards d'euros de la dépense informatique globale de 2000. De
même, les applications Internet grand public, bien qu'en forte
croissance, ne pèsent encore que marginalement ». Ces observations
sont hélas toujours d'actualité, en dépit de la vitalité du
secteur du logiciel. Ce qu'il est important aussi de souligner
c'est que le logiciel n'est pas seulement un secteur économique
comme un autre, « c'est aussi l'un des meilleurs moyens à la
disposition des autres secteurs de l'économie pour augmenter leur
compétitivité ». Comme l'écrit Hughes Rougier, directeur
général adjoint de Communication et Systèmes, il convient donc
maintenant, « à l'instar de ce que les États-Unis font depuis
longtemps, de prendre conscience de cette opportunité et de
l'exploiter ».

Mais quelles sont les mesures proposées par Bernard Carayon pour
dynamiser l'industrie française du logiciel ? Quel est l'intérêt
stratégique d'un développement du logiciel libre au sein de
l'Union européenne ? Comme nous allons le voir, les propos du
député s'inscrivent dans une forme de « patriotisme économique
européen ». C'est que les objectifs fixés par l'agenda de
Lisbonne sont de faire de l'Union européenne l'économie la plus
compétitive au monde, notamment par un investissement massif en
matière de recherche et de formation. L'Europe sera « numérique »
où elle ne sera pas. Aussi, la destinée de l'Europe puissance
semble indissociable d'une politique publique européenne
d'intelligence économique intégrant dans ses objectifs la défense
et promotion du « libre ».

Concernant le domaine des technologies de l'information, Bernard
Carayon se prononce tout d'abord pour « l'utilisation
systématique des standards ouverts et, comme premier exemple,
d'imposer le format international ISO 'ODF' pour la création et la
diffusion de tout document officiel échangé dans le cadre européen
». Selon le député du Tarn, l'interopérabilité et les standards
ouverts représentent en effet la « condition du développement
économique européen en matière de technologies de l'information
». La promotion de l'interopérabilité en Europe est un enjeu
éminemment stratégique comme en témoigne la peine de 280,5 millions
d'euros infligés à Microsoft par les instances européennes en
vertu du refus de la firme du Vermont de communiquer des informations
à ses concurrents concernant l'environnement Windows.
L'extraordinaire lobbying mis en œuvre par Microsoft à Bruxelles,
et dont Neelie Kroes, Commissaire européenne à la concurrence, semble
avoir fait les frais, illustre tout à fait la dimension stratégique
de l'interopérabilité. Et l'on ne peut que se réjouir, comme
l'Association pour la Promotion et la Recherche en Informatique Libre
(APRIL) « que le principe d'une politique publique de promotion de
l'interopérabilité, des standards ouverts et du logiciel libre soit
acté dans un rapport remis au Premier ministre ». Enfin, Bernard
Carayon propose la création d'un pôle de compétitivité dédié
aux logiciels libres ainsi que la mise en place par le ministère de
l'industrie d'un « tableau de bord de l'évolution de
l'utilisation des logiciels libres dans l'ensemble de
l'administration publique ». Mais quelles sont les motifs d'un tel
engagement politique ?

La première raison apparaît d'ordre géoéconomique ; il s'agit
apparemment de s'opposer à la dépendance technologique de
l'Europe vis-à-vis des Etats-Unis, dépendance « inacceptable »
induite par la domination planétaire du géant du logiciel, Microsoft.
« En ce qui concerne les technologies de l'information, écrit
Bernard Carayon, l'Europe - le reste du monde ? - est, en 2006,
à l'égard des Etats-Unis d'Amérique comme l'était la France,
en 1945, à l'égard de l'arme nucléaire : dans une situation de
dépendance totale ». C'est que, dans une optique de « guerre
économique », l'omniprésence du format .doc (Word) participe ainsi
d'un processus de domination idéologique et culturelle de la part
des Etats-Unis, ce que Christian Harbulot, fondateur de l'Ecole de
guerre économique, nomme social learning. Aussi, la constitution
d'une Europe puissance semble passer par l'élaboration d'un
modèle européen alternatif. Du reste, privilégier l'utilisation de
logiciels libres au sein des administrations et promouvoir
l'interopérabilité participent bel et bien d'une stratégie de
puissance face aux Etats-Unis. La lutte contre la brevetabilité du
logiciel concourt également au même objectif.

En effet, la lutte contre les brevets logiciels et conjointement, le
développement des logiciels libres en Europe relève d'un intérêt
stratégique. La grande majorité des brevets logiciels délivrés par
l'Office européen des brevets sont en effet détenus par des
compagnies étrangères à l'Union, les Etats-Unis (43%) et le Japon
(30%). Or, si ces brevets logiciels étaient effectivement légalisés,
ils seraient probablement utilisés par ces puissantes firmes
étrangères afin de poursuivre en justice les PME européennes du
secteur du logiciel. Aussi, s'opposer à la brevetabilité du
logiciel, c'est d'une certaine manière soutenir indirectement le
développement du logiciel libre. En effet, la brevetabilité du
logiciel menace sérieusement la liberté de programmation. Il est
éminemment probable que parmi les centaines de milliers de lignes de
codes d'un logiciel nouvellement produit, certaines applications
soient déjà brevetées. Et quel peut être l'avenir du logiciel
libre dans un tel contexte, sachant que la publication du code source
l'expose plus largement aux poursuites judiciaires en cas de
légalisation des brevets logiciels ?

Mais ce qui fait la faiblesse apparente du logiciel libre, la
publication du code source, fait aussi sa force. La disponibilité du
code source participe en effet d'une sécurisation de
l'infrastructure informationnelle, ainsi que le rappelle Bernard
Carayon : « parce que le code source est public et donc auditable, la
sécurité des logiciels libres peut être mieux assurée ». Il est
alors possible d'étudier à loisir le logiciel en question, et de
s'assurer par exemple de l'absence de failles de sécurité liés
à des bogues, de prévenir ainsi l'installation de virus
malveillants et autres menaces sérieuses pour la sécurité. Librement
reconfigurables et adaptables en fonction des besoins des utilisateurs,
les logiciel libre sont généralement plus fiables que leur
équivalents « propriétaires ». Régulièrement débugué et
optimisé par une communauté internationale de bénévoles, un
navigateur Internet tel que Firefox dispose non seulement de
fonctionnalités inédites par rapport à son équivalent Microsoft,
Internet Explorer, mais est aussi jusqu'à 25 fois plus sûr.

Or, « si l'activité économique liée aux technologies de
l'information est essentiellement mesurée à travers le marché des
logiciels « propriétaires » dont l'utilisation est soumise à
certaines contraintes, une part croissante de cette économie, bien que
difficilement mesurable, est fondée sur des logiciels », comme
l'écrit Bernard Carayon. Le marché croît à mesure que le
consommateur se familiarise avec les solutions open source et promet
une croissance rapide de l'emploi dans les années avenir. Cette
économie du logiciel libre qui se structure autour d'un business
model original constitue encore une fois une alternative possible au
modèle « propriétaire » des Etats-Unis. Il demeure cependant encore
à développer en Europe et c'est le rôle qui revient aux pouvoirs
publics. Ce réinvestissement de l'économie par l'Etat apparaît
la condition sine qua non afin de lutter à « armes égales » avec
les Etats-Unis.

Le député conclue ces propos en citant l'exemple de la Belgique, en
avance sur la France, puisque s'étant engagée depuis 2003 dans une
politique publique d'utilisation des standards ouverts et des
logiciels libres au sein des administrations fédérales et
régionales. De telles mesures devraient être implémentées en France
et généralisées à l'Europe entière.

Pour toutes ces raisons, autant le développement des logiciels libre
que la lutte contre la brevetabilité des logiciels ou la promotion de
l'interopérabilité apparaissent comme des enjeux stratégiques au
sein de la construction d'une l'Europe-puissance, « libre » et
indépendante technologiquement. Se faisant, Bernard Carayon adopte une
ligne gaullienne, à la différence qu'il ne se prononce pas pour une
« Europe des nations », pour reprendre une expression du Général de
Gaulle, mais pour une nation européenne souveraine dans le secteur
stratégique du logiciel.



Pierre-Antoine Rousseau (C) 2006


Repris sur le magazine Toolinux à l'adresse suivante :
http://www.toolinux.com/news/opinion/bernard_carayon_et_l_arme_du_libre_ar8223.html


Repris sur le site Web Agoravox à l'adresse suivante :
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=14334


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