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Le retard de la France en matière d'intelligence économique

jeudi 12 octobre 2006 Par bcarayon, dans Articles, entretiens -# 10 -
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Contribution à la Revue Internationale et Stratégique n°63, automne
2006

L'ouverture des marchés a été longtemps et souvent présentée comme
une sorte de panacée où la circulation des hommes, des idées, des
capitaux et des technologies devait nécessairement générer paix,
prospérité et démocratie. L'Histoire a pourtant démontré le
contraire. Partout, l'ouverture des marchés et la globalisation
dissimulent mal le retour des Etats-nations et la réalité de la «
guerre économique ». Partout la perception des nouvelles menaces
(terrorisme, déséquilibres écologiques, épuisement des matières
premières et des ressources énergétiques,...) a restauré le poids
et la légitimité de l'action publique, nationale ou internationale :
rien ne remplacera la capacité de l'Etat à synthétiser les
aspirations collectives; nul ne peut contester aussi qu'il détermine
les priorités nationales, qu'il élabore des stratégies cohérentes
et se donne les moyens de les accomplir.

Raisonnons en « vrais » libéraux : l'ouverture des marchés ne peut
être considérée comme une fin mais comme un moyen que l'on retient
si son efficacité apparaît naturelle. L'esprit de conquête qui anime
légitimement les individus, les entreprises et les Nations, peut ainsi
s'accomplir dans la paix économique : lorsque la compétitivité
s'allie avec l'ouverture, chacun y trouve son bénéfice ! Airbus a,
par exemple, investi aux Etats-Unis, depuis 10 ans, plus de 67
milliards de dollars, créé 140 000 emplois, mobilisé tant de
technologies américaines pour garantir ses succès commerciaux ! Mais
il arrive également que les marchés connaissent des distorsions aux
règles de concurrence « pure et parfaite », que la compétition soit
l'objet de « dopages ». Alors la lutte contre les déloyautés
commerciales doit nourrir les relations entre les Etats qui partagent
les mêmes valeurs et la diplomatie économique qu'ils doivent engager
en direction des Etats qui n'ont pas la même culture : la transparence
contre l'opacité, la primauté de la règle de droit, le partage
équilibré des responsabilités dans la gouvernance mondiale.

Le thème choisi pour cette table-ronde est aussi sensible que
d'actualité. Il est donc opportun que nous en éclaircissions les
contours. Opportun d'abord parce qu'il s'inscrit dans un débat sur le
« patriotisme économique », sur son sens et sa portée dans notre
pays, trois ans après que j'en ai lancé le concept dans mon rapport
au Premier ministre où j'avais dessiné la politique publique
d'intelligence économique. Opportun également, parce qu'il s'inscrit
ensuite dans des réflexions, voire des politiques publiques, engagées
depuis longtemps dans le monde, aussi bien dans les économies
libérales que dans les économies dirigées.

Le patriotisme économique fait débat en France depuis que le Premier
ministre en a fait un axe principal de l'action gouvernementale.
L'annonce de l'élaboration d'un décret protégeant les secteurs «
sensibles », le psychodrame de l'été dernier autour de l'affaire
Danone, ont fait craindre à certains le retour des vieux démons
français : le jacobinisme et le protectionnisme... sur des dossiers,
il faut bien le dire, qui ne relevaient précisémment pas du
patriotisme économique !

Quoi qu'en disent, en effet, nos libéraux les plus dogmatiques (les
nouveaux pacifistes de la guerre économique), le patriotisme
économique n'est pas un protectionnisme, pas plus qu'un nationalisme :
il exprime plutôt une volonté politique de lutter à armes égales
avec des concurrents qui n'ont jamais renoncé à utiliser les ressorts
de l'action publique pour identifier et protéger des marchés et des
entreprises jugés stratégiques, pour les accompagner dans la
conquête des marchés mondiaux, pour exercer, aux côtés d'acteurs
nouveaux (ONG, Think-tanks, ...) leur influence dans les organisations
internationales où s'élabore désormais l'essentiel des règles
juridiques et des normes professionnelles. En ce sens, le patriotisme
économique est un réalisme, l'approche mutualisée de l'intérêt
général, la recherche, aussi, d'une émancipation quand les
intérêts majeurs d'une nation ou d'un groupe de nation sont en jeu.

Le débat est, hélas, nouveau dans notre pays où prévalent dans nos
politiques économiques nationales des réflexes socio-démocrates et
dans notre grille de lecture des relations commerciales internationales
des dogmes libéraux bien peu pragmatiques.

Depuis longtemps les grandes nations de tradition libérale ont fait
exactement les choix inverses : choix d'un partenariat «
gouvernement-affaire » ; interventionnisme à l'extérieur et
libéralisme à l'intérieur ; définition d'un seuil d'indépendance
stratégique autour de la « sécurité nationale » ; ...

Le dispositif américain reste, en ce sens, un modèle du genre : le
Committee on Foreign Investments in the United States (CFIUS) ; dont la
mission consiste à apprécier la compatibilité d'un investissement
étranger avec la notion de « sécurité nationale » ; l'amendement
Exon-Florio, la loi Sarbanes-Oxley ...

Récemment , le refus unanime du Congrès à ce qu'une société
pétrolière chinoise acquiert un de ses concurrents américains, le
vote au Bundestag d'une loi proche de notre révision du code
monétaire et financier, l'injonction du Premier ministre indien au
Président de la République, lui demandant d'être fair dans la
bataille entre Arcelor et Mittal Steel : autant d'illustrations du
mouvement que je décris. Je crois que les Français, dans un mouvement
proche de l'hystérie collective et de l'auto-flagellation ne s'aiment
pas suffisamment et je regrette que le patriotisme économique, valeur
humaniste, « le patriotisme c'est l'amour des siens, le nationalisme
c'est la haine des autres » disait Romain Gary, anime tous nos
concurrents et si peu nous-mêmes!


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