http://www.lesechos.fr/journal20061108/lec2_innovation/4492464.htm

Vendredi 10 novembre 106
        Innovation
Affaires publiques

Les pôles de compétitivité fâchés avec la sécurité
[ 08/11/06 ]

Sous l'égide du ministère de l'Intérieur, un programme veut les  
sensibiliser à la sécurité économique.

Depuis quelques mois, des anecdotes alimentent les conversations du petit  
monde de l'intelligence économique. Ici un vol d'ordinateur portable. Là  
des visiteurs de laboratoires au profil un peu singulier. Ailleurs, une  
intrusion dans un système informatique. Bref, depuis la mise en route des  
pôles de compétitivité, on verrait se multiplier les actions plus ou moins  
malveillantes. « C'est la panoplie classique de la pénétration d'un  
système économique », affirme Gérard Pardini, chef du département  
intelligence économique et gestion de crises à l'Institut national des  
hautes études de sécurité, qui enfonce le clou : « Par définition, les  
pôles de compétitivité doivent être ouverts, mais pas offerts. »

Pourtant, une fois de plus, la France a semblé surprise par le phénomène,  
alors que le thème était à la mode début 2004, au moment de la nomination  
d'Alain Juillet au poste de haut responsable chargé de l'intelligence  
économique. Inconstance, myopie, incompétence ou maladresse ? Un  
dispositif, doté d'un budget de 2 millions de francs, avait bien été prévu  
pour aider les pôles de compétitivité en matière de sécurité économique.  
Il est apparemment tombé dans les oubliettes. Toujours très enclin à  
donner des conseils, l'Etat s'est lui-même pris les pieds dans le tapis de  
la sécurité. Le processus de sélection des pôles s'est par exemple révélé  
une véritable passoire, la circulation des dossiers techniques étant mal  
maîtrisée, avec plusieurs exemples de fuites.

Si bien qu'en début d'année, Rémi Pautrat, ancien directeur de la DST et  
ancien préfet, a actionné ses relais au ministère de l'Intérieur.  
Résultat, un programme expérimental de sécurité économique (Seco) a été  
imaginé en toute hâte pour sensibiliser les pôles. La responsabilité de  
l'opération a été confiée à une structure créée pour l'occasion, France  
Intelligence Innovation, filiale de l'Agence pour la diffusion de  
l'information technologique (Adit) et de la Compagnie européenne  
d'intelligence stratégique (CEIS). Quatre pôles ont été sélectionnés :  
Elopsys, Biothérapies, Chimie-environnement, Valorial (aliment de demain).  
La région Provence-Alpes-Côte d'Azur, qui sous l'égide du préfet travaille  
au partage de l'information entre l'Etat et les entreprises, a été  
associée au projet.
Des mesures simples

Dans chaque pôle, une étude a d'abord mis en évidence les risques et les  
menaces. Les responsables des pôles vont ensuite recevoir une formation.  
Puis des outils informatiques sécurisés de partage de l'information seront  
installés : forum, serveurs de fichiers, outils de courriers  
électroniques. Enfin, les bonnes pratiques devront être dégagées pour  
bâtir une méthodologie pouvant être étendues aux autres pôles. Avant,  
peut-être, de constituer un socle permettant d'amorcer une coopération  
avec d'autres pays, notamment l'Allemagne.

Il y a semble-t-il du travail, insiste Rémi Pautrat : « Entre une grande  
entreprise, une PME et un laboratoire, les logiques sont différentes, et  
si la confiance n'existe pas, il n'y a pas de partage d'information ». En  
résumé, le patron de PME craint de se faire piller par les grandes  
entreprises. Quant aux chercheurs, ils sont toujours suspectés de vouloir  
publier à tout va. Il faut donc savoir hiérarchiser l'information que les  
participants vont s'échanger : critique, sensible, diffusion restreinte,  
ouverte. « Ainsi, sur un projet mettant en oeuvre une technologie  
critique, tous les partenaires n'ont peut-être pas besoin de tout savoir.  
Une entreprise partenaire aujourd'hui peut être concurrente demain », note  
Philippe Angot, correspondant sécurité économique du pôle Biothérapies  
dans les Pays de la Loire.

Il convient de rappeler les mesures apparemment simples et pourtant  
régulièrement oubliées : ne pas partir sur un Salon en gardant  
l'intégralité d'un projet sur un ordinateur portable, utiliser les clés  
USB avec parcimonie, se méfier des conversations téléphoniques, surtout  
dans les endroits publics. Pourtant, bien des pôles ne découvrent pas ces  
mesures. « Nous n'avons pas attendu ce programme », insiste Philippe  
Chican, directeur de la recherche du pôle Véhicule du futur. Très  
médiatique, le pôle a soigneusement défini ce qui pouvait être diffusé et  
ce qui était gardé secret. Quant aux visites des laboratoires, elles sont  
soigneusement organisées.

D'autres spécialistes sont sceptiques devant une action aux relents  
défensifs. « Aujourd'hui, l'intelligence économique, c'est d'abord une  
guerre de mouvement, alors que l'on a toujours le réflexe de la ligne  
Maginot, regrette Nicolas Moinet, maître de conférences à l'Institut de la  
communication et des nouvelles technologies de l'université de Poitiers.  
On prend les choses par le petit bout de la lorgnette. Ce n'est pas la  
sécurité qui fera l'intelligence économique. C'est l'inverse. Cela passe  
par un maillage des acteurs, par le travail en réseau. La sécurité  
économique en découlera. »
FRANK NIEDERCORN

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