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Enqu�te
Les espions d'entreprises
LE MONDE | 18.12.06 | 13h33  �  Mis � jour le 18.12.06 | 15h38

hez Hewlett Packard (HP), g�ant am�ricain de l'informatique, on n'en revient
toujours pas de la chute de la pr�sidente, Patricia Dunn. Comment peut-on
reprocher � un chef d'entreprise de vouloir identifier l'auteur de fuites dans
son propre conseil d'administration ?

A la direction de la s�curit�, au si�ge de HP France, l'amertume est d'autant
plus grande que l'entreprise se targue de grandes vertus d�ontologiques. Ce
n'est cependant pas l'objectif en tant que tel que la justice am�ricaine avait
reproch� � la direction, mais bien les moyens utilis�s pour traquer le
coupable. L'agence de d�tectives priv�s engag�e par HP a, en effet, us� de
fausses identit�s et espionn� journalistes et administrateurs suspects. La
justice californienne a fini par abandonner les poursuites le 8 d�cembre en
�change d'un versement de 14,5 millions de dollars. La taupe, elle, a �tidentifi�e et pri�e de quitter le conseil. Mais son d�part aura provoqu� une
crise profonde au sein de la multinationale. Les accus�s, quant � eux,
risquent cinq ans de prison.

"La d�marche de Hewlett Packard �tait justifi�e, mais le groupe aurait dcontr�ler les moyens employ�s pour mettre fin aux fuites", reconna�t un expert
en la mati�re, Alain Juillet, haut responsable de l'intelligence �conomique
aupr�s du gouvernement fran�ais. Selon lui, "les entreprises fran�aises aussi
doivent se prot�ger des trahisons". De fait, le succ�s du raid hostile men�,
entre janvier et juin 2006, par le g�ant de l'acier, Mittal, sur le groupe
Arcelor devrait beaucoup aux informations livr�es par une taupe situ�e au c�ur
du dispositif adverse.

Au plus fort de la tension entre les deux groupes, le milliardaire indien
Lakshmi Mittal connaissait la position exacte du fran�ais. Ainsi aurait-il pu
ajuster, � plusieurs reprises, sa strat�gie et le prix offert pour le rachat
des actions convoit�es. Durant cette p�riode, confie l'un des administrateurs,
la direction d'Arcelor imposa de fortes restrictions en mati�re de copie de
documents et de communication avec l'ext�rieur. Mais rien n'y fit. Mittal
savait tout. Ce sont les services secrets fran�ais, invit�s dans la partie,
qui parvinrent finalement � identifier la taupe, un homme d'origine espagnole.
La victoire finale de Mittal sur Guy Doll�, le tr�s isol� pr�sident d'Arcelor,
a garanti � cet informateur une place de choix dans l'organigramme du nouveau
groupe, Mittal-Arcelor. Jamais la notion de "guerre �conomique" entre
entreprises n'a paru aussi appropri�e qu'aujourd'hui. La s�curit� des syst�mes
informatiques et de t�l�communications est d�sormais intimement li�e aux
strat�gies de conqu�te de nouveaux march�s et de protection des patrimoines
industriels. L'�normit� des enjeux financiers interdit toute na�vet�.

En cinq ans, le nombre de soci�t�s de s�curit� sp�cialis�es dans le secteur de
l'espionnage �conomique a �t� multipli� par six. Elles sont aujourd'hui
environ 300. Cambriolages, corruption, intrusion informatique, �coutes
t�l�phoniques, sont des activit�s �videmment ill�gales mais qui seraient l'occasion pratiqu�es, y compris en France.

L'atmosph�re de guerre entre entreprises innovantes les a conduites renforcer leurs protections face aux menaces ext�rieures, r�elles ou
suppos�es. Une "culture du soup�on" s'est �tablie un peu partout, et ses
premi�re victimes sont souvent les salari�s eux-m�mes. Ainsi les dirigeants de
l'usine Smart France en Moselle ont �t� poursuivis pour "atteinte � la vie
priv�e", avant d'�tre relax�s par la cour d'appel de Metz le 23 novembre
dernier. Un employ� avait d�couvert dans les toilettes hommes une cam�ra de
surveillance miniaturis�e. "Raisons de s�curit�", s'est d�fendue la direction.
La cour a estim� que les toilettes �tant "le prolongement du lieu de travail",
il n'y avait rien � redire.

Le principe de s�curit� pr�vaut d�sormais sur tout autre argument. Quand le
comit� d'entreprise de l'usine Colgate-Palmolive, � Compi�gne, a d�couvert cet
�t� que son propri�taire am�ricain allait transf�rer toute la gestion des
courriels �lectroniques aux Etats-Unis, le pr�texte invoqu� par la direction a
�t� "l'am�lioration de la s�ret� informatique". Pour Herv� Grosjean, d�l�guCGT de l'usine, "c'est une atteinte aux libert�s individuelles, puisque nous
n'avons aucune garantie que nos droits au caract�re priv� du courrier seront
respect�s". La Commission nationale de l'informatique et des libert�s (CNIL) a
�t� saisie.

Pour accro�tre leur s�curit�, les entreprises ont plac� la cybersurveillance
de leurs salari�s au c�ur du dispositif. Les fronti�res de leurs libert�s
individuelles sont d�sormais d�battues sans cesse devant l'instance
judiciaire. Pas toujours, heureusement, aux d�pens du salari�. La Cour de
cassation a ainsi annul�, fin 2001, le licenciement d'un employ� de Nikon
France au motif que les preuves apport�es par l'employeur provenaient de
courriels personnels. L'intrusion de Nikon constituait bien une violation de
l'espace priv�.

Mais l'"espace priv�" se r�duit comme peau de chagrin. "Si le salari� est
inform� au pr�alable qu'il peut �tre surveill�, que le contr�le se justifie et
que celui-ci n'est pas continu", explique Alex T�rk, le pr�sident de la CNIL,
l'espionnage des salari�s peut "�tre l�gal". Avec 90 personnes seulement,
contre 400 en Allemagne, et un r�le purement consultatif, la CNIL a peu de
moyens pour emp�cher les d�rives. "Nous savons qu'il existe un champ de
pratiques totalement ill�gales mais nous n'avons, � ce jour, aucune proc�dure
de ce type en cours", note M. T�rk, pour qui la surveillance ne cesse de
s'�tendre, notamment via la "g�olocalisation" des salari�s par le biais du GPS.

Chez France T�l�com, on explique que "d�s qu'il y a suspicion de vol,
calomnies, recherche d'images p�dophiles ou concurrence d�loyale, nous pouvons
examiner tous les moyens de communication nous appartenant". Pour l'inspection
interne de l'entreprise comme pour la justice, le tra�age informatique peut
�tre le moyen l�gal d'obtenir une preuve recevable. Dans les faits, les
entreprises sont souvent conduites � faire appel aux soci�t�s sp�cialis�es
pour mener l'enqu�te. "Nos clients disposent, l�galement, au titre du contr�le
de gestion, de l'acc�s aux outils informatiques et de t�l�communication des
employ�s et nous transmettent leur contenu pour mener nos investigations",
indique Philippe Legorjus, pr�sident d'Atlantic Intelligence, une soci�t� de
ce type. Certains cabinets d'enqu�teurs ajoutent leurs propres m�thodes, sur
lesquelles les entreprises ferment parfois les yeux, int�ress�es, comme dans
le cas de Hewlett Packard, par le seul r�sultat. La justice est alors le seul
rempart efficace contre ces intrusions.

Le tribunal de Nanterre a ainsi condamn�, d�but novembre, d'ex-responsables du
cabinet Arnoult International pour corruption et recel de violation du secret
professionnel. Les agents en question obtenaient ill�galement, gr�ce � une
employ�e du service des r�quisitions judiciaires chez France T�l�com, des
relev�s de communications. Elle aussi condamn�e, l'employ�e a indiqu� avoir
re�u, en contrepartie de sa trahison, deux versements en liquide. Les agents
inculp�s, des ex-gendarmes, d�mentent. Leur employeur plaide le malentendu.

Mais, derri�re les moyens l�gaux dont peuvent user, en fa�ade, les enqu�teurs
priv�s pour le compte des entreprises, se profile bel et bien une face cach�e
de l'"intelligence �conomique", un monde � combien sous-r�glement�. Intrusion
informatique, filature, photo, vid�o, enregistrement de conversations, relevd'immatriculation, vol de courrier, usurpation d'identit�, cambriolage,
l'arsenal est vaste.

Dans le cadre de luttes de pouvoir ou de conqu�te de march�s, il est souvent
tentant pour les chefs d'entreprise d'y recourir. "C'est souvent, pour eux,
une facilit�, un gain de temps, une �conomie sur les frais d'avocat et de
banquier et la tentation douteuse de conna�tre les secrets d'alc�ve, pour un
r�sultat souvent m�diocre", commente Pierre-Antoine Lorenzi, patron de Serenus
Conseil, sp�cialiste en strat�gie d'entreprise et lobbying.

La qualit� douteuse de ces enqu�tes occultes est apparue en pleine lumi�re
dans l'affaire du groupe chimique Rhodia. Les juges d'instruction charg�s de
ce dossier ouvert pour "faux bilan" ont d�couvert incidemment, � l'�t� 2005,
que des enqu�tes confidentielles avaient �t� r�alis�es par des cabinets priv�s
sur les deux principaux plaignants du dossier, �galement actionnaires
minoritaires de Rhodia � Hugues de Lasteyrie et le banquier Edouard Stern,
assassin� dans de troubles circonstances le 1er mars 2005 � Gen�ve.

Consid�rant qu'il pouvait y avoir menaces sur les parties civiles dans
l'affaire dont ils avaient � conna�tre, les juges ont demand� une
investigation et d�couvert que le cabinet Egideria avait bien enqu�t� sur M.
de Lasteyrie pour le compte de Rhodia. Les recherches entreprises dans le m�me
cadre ont �galement permis de remonter jusqu'� la soci�t� Astarte, auteur,
pour le compte de S�curit� sans fronti�res � autre cabinet de s�curit� �, de
deux rapports sur Edouard Stern. Le premier identifiait ses "adversaires" et
analysait les liens entre lui-m�me, Vincent Bollor� et Albert Fr�re. Le second
proposait une biographie tr�s sommaire de feu le banquier suisse.

Le rapport Stern a �t� soumis � Thierry Breton, alors pr�sident de France
T�l�com et qui fut, jusqu'en 2002, administrateur et pr�sident du comitd'audit de Rhodia. Aujourd'hui ministre des finances, M. Breton a expliququ'il avait adress� une fin de non-recevoir � cette mission et qu'aucune
facturation n'avait �t� adress�e � France T�l�com. Mais les juges ont trouvla trace d'une facture de 11 960 euros, qui appara�t li�e � cette production.
Adress�e, le 24 f�vrier 2005 � France T�l�com, la facture a �t� annul�e le 3
mars 2005, c'est-�-dire deux jours apr�s la mort de M. Stern.

"L'essentiel des rapports effectu�s par ces cabinets priv�s est constitu� d'un
tiers d'infos trouv�es sur Internet, un tiers de ragots et un tiers
d'enrobage", relativise un haut responsable de la police financi�re
parisienne. "Il ne faut pas minimiser, dit-il, la part d'intox et de
parasitisme repr�sent�e par toutes ces agences qui jouent sur la parano�a,
l'ego et le go�t du secret des patrons."

La justice belge, elle, ne prend pas � la l�g�re les agissements des apprentis
barbouzes fran�ais. Le parquet de Bruxelles a inculp�, le 17 ao�t, le groupe
Suez et cinq Fran�ais pour "piratage informatique" et "tentative
d'interception de communications priv�es". Cette affaire d'espionnage
industriel, surnomm�e "Electragate" dans les milieux d'affaires franco-belges,
a d�but� en f�vrier 2004 lorsqu'un salari� d'Electrabel a d�couvert qu'un
ordinateur du groupe avait �t� pirat�. Il est apparu, au cours de l'enqu�te,
que, dans la nuit du 19 au 20 f�vrier 2004, Richard Guillet, ex-nageur de
combat de la DGSE ayant mont� sa propre agence de s�curit�, s'�tait introduit,
avec deux informaticiens lyonnais, dans les locaux d'Electrabel pour y poser
des micros espions dans des ordinateurs.

Interrog�s par la justice fran�aise, les int�ress�s ont indiqu� avoir agi pour
le compte de la soci�t� O'Foll Consultant, dirig�e par Olivier Foll, ancien
directeur de la police judiciaire. Ils agissaient aussi pour le client du
cabinet, � savoir le secr�taire g�n�ral de Suez, Patrick Ouart, et le
repr�sentant de Suez au sein du conseil d'administration d'Electrabel,
Jean-Pierre Hansen. Il s'agissait simplement, affirment les int�ress�s, de
"tester" la s�curit� des installations d'Electrabel, dont Suez �tait alors
actionnaire minoritaire. Pour preuve de leur bonne foi, ils ajout�rent que
c'est M. Hansen lui-m�me qui introduisit les "espions" dans la place.

Version contest�e par le parquet de Bruxelles, qui pr�cise que d'autres faits,
telle la copie de disques durs, ne collent pas avec le pr�tendu "test".
L'accusation ne d�mord pas de sa version, � savoir que Suez espionnait le
premier �lectricien belge dans l'espoir d'en prendre le contr�le. De fait, en
2005, Suez a mis la main sur pr�s de 100 % du capital de cette soci�t�. G�rard
Mestrallet, PDG de Suez, a �t� entendu comme simple t�moin. Le renvoi de
l'affaire devant le tribunal est pr�sentement examin� par la justice belge.

La guerre �conomique admet cependant des m�thodes plus "douces". Au cours de
la premi�re phase de l'OPA hostile lanc�e d�but 2004 par Sanofi sur Aventis,
un avocat d'affaires prend langue avec la direction de Sanofi, pr�sid�e par
Jean-Fran�ois Dehecq. L'avocat affirme repr�senter un cadre anonyme d'Aventis
pr�t � trahir son camp et � fournir � Sanofi des informations strat�giques, en
�change de 5 millions de dollars. M. Dehecq refuse de "d�mentir ou confirmer
cet �pisode" au Monde. Mais on sait, par l'interm�diaire d'un de ses anciens
collaborateurs, que le PDG a d�clin� la proposition, qu'il a demand� et obtenu
l'identification du "tra�tre" et que, apr�s la fusion, qui a finalement �tscell�e, l'int�ress� a �t� cong�di�.

Jacques Follorou
Article paru dans l'�dition du 19.12.06

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