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Editer Ernst Jünger
Entretien avec Christian Bourgois

Editer Ernst Jünger, c'est une aventure à la mesure du personnage et de sa 
trajectoire historique. C'était aussi un risque.
Christian Bourgois: Ce qui est singulier dans l'histoire de l'édition des 
oeuvres de Jünger, c'est la durée... Lorsque je l'ai rencontré il y a une 
trentaine d'années c'était un homme qui avait plus de soixante-dix ans. Quand 
j'ai commencé à le publier, je ne me disais pas que j'allais le faire encore 
pendant toutes ces années. Il y a chez Jünger quelque chose de tout à fait 
exceptionnel, je dirais presque de "monstrueux". Il a franchi depuis longtemps 
le mur du temps à en devenir presque un personnage de science fiction. Il est 
d'ailleurs très frappant de voir Jünger avec des gens qui ont vingt ans de 
moins que lui et qui sont vraiment des vieillards: lorsque j'étais allé à 
Stuttgart pour son quatre-vingt-cinquième anniversaire, le contraste avec des 
gens plus jeunes que lui, comme le général Speidel, était saisissant... Jünger 
était de passage à Paris au lendemain des élections de 1993, catastrophiques 
pour la gauche et l'élysée. Un collaborateur de François Mitterrand me fit 
savoir que le président serait heureux de le recevoir. Jünger, Hervier son 
traducteur, et moi-même nous sommes retrouvés face à un Mitterrand plus vieux 
que Jünger, qui lui posait des questions sur la poésie et la mort dans ce 
palais de l'Elysée en état d'apesanteur politique. J'ai commencé à le publier, 
comme souvent dans l'édition, à la faveur d'un hasard et d'un goût: Jünger 
avait été publié chez Julliard au début des années cinquante, il s'agissait du 
Journal en deux tomes traduit par Frédéric de Towarnicki. Jeune homme, j'entrai 
chez Julliard en 1959. Julliard est mort dès 1964 et je me suis retrouvé à la 
tête de la maison: une de mes premières décisions fut de publier en un seul 
tome le Journal de guerre de Jünger avec le directeur littéraire de l'époque, 
Jean-Claude Brisville, qui connaissait Julien Gracq et Jünger. Jean-Louis de 
Rambure, dans Le Monde, critiqua cette édition qui effectivement était un 
montage de textes. Par la suite je me suis donc appliqué à publier Jünger en 
partant de la dernière édition Klett-Cotta de l'époque, l'édition complète 
allemande. Je ne sais pas à vrai dire quel est le texte définitif. Olivier 
Corpet -- le directeur de l'IMEC dont je suis président -- a consulté récemment 
toutes les archives Jünger à Marbach, il a vu les journaux manuscrits: je crois 
qu'il serait intéressant au XXIème siècle de pouvoir en établir l'édition 
définitive. En 1966 j'ai créé ma propre maison où j'ai repris des textes qui 
avaient paru chez Plon (Héliopolis, Orages d'aciers, Les abeilles de verre) ou 
aux éditions du Rocher (les Essais sur le temps). J'ai donc été pendant un 
certain temps un rééditeur de textes qui étaient épuisés. Il faut bien dire 
qu'il y a une trentaine d'années, seuls s'intéressaient à Jünger les gens qui 
l'avaient rencontré ou croisé pendant la guerre: souvent donc pour des raisons 
que je trouve assez critiquables. à cela s'ajoutaient quelques écrivains 
français ou critiques, comme Jacques Brenner, Jean-Claude Brisville, Julien 
Gracq... Il y avait pour Jünger une admiration un peu secrète, de lecteurs peu 
nombreux. On ne se battait pas pour le publier. J'ai acquis ainsi les droits de 
Voyage à Godenholm, sur les conseils d'une jeune étudiante allemande qui 
faisait des lectures pour Maurice Nadeau, et qui a attiré mon attention sur ce 
texte qu'elle trouvait extraordinaire. J'ai acheté les droits de Subtile 
Jagden, que je trouve admirable dont Gallimard, Grasset, ou La Table Ronde, ne 
voulaient pas. J'ai aussi édité de nouveaux textes de Jünger, comme Gallimard: 
il y a un partage amical entre nous. L'arrivée d'une génération nouvelle à la 
tête de Gallimard avec Antoine Gallimard, témoigne d'un intérêt croissant pour 
Jünger alors que la maison avait auparavant laissé épuiser Les falaises de 
marbre. Je suis l'éditeur des journaux initiaux, Gallimard en édite la suite, 
je m'occupe des oeuvres de fiction ou des essais. Je l'ai fait sans plan 
préétabli. Je vois épisodiquement Jünger depuis ce temps et de plus en plus 
souvent ces dernières années.

Dans une série d'entretiens que Jünger avait accordés à Julien Hervier en 1985, 
Jünger louait votre choix judicieux d'illustrer par des fleurs la couverture de 
ce fameux Journal de la seconde guerre. Ce choix est aussi symbolique en ce 
qu'il dissimule de manière complexe le point focal de toutes les accusations 
qu'on porte à Jünger: à la fois son retrait face aux terribles événements de 
l'époque, et le fait qu'une quantité de notations montre que l'officier 
allemand d'occupation qu'il était connaissait parfaitement la situation.
Christian Bourgois: C'est de propos délibéré que j'ai choisi d'illustrer ces 
textes par des fleurs. Ces détails de gravures, de tableaux, n'ayant pas 
forcément un rapport direct avec l'oeuvre, sont ma décision personnelle de 
signer le texte. Pourquoi ces fleurs? Je ne voulais pas illustrer ces journaux 
par des photos évidentes, tautologiques. Mettre un drapeau à croix gammée, la 
rue de Rivoli ou l'avenue Kléber, une photo de Jünger en uniforme allemand à 
Paris -- j'en connaissais -- c'était trop facile. En même temps, je pensais que 
le lien que Jünger a toute sa vie entretenu avec la nature au sens allemand du 
terme était un rapport au monde très profond qui transparaît à travers la 
botanique, l'entomologie. J'avais été frappé en lisant Jardins et routes, quand 
j'étais jeune, par la description que Jünger faisait d'un bombardement: sous le 
feu, couché dans un fossé, il examinait une fleur... De telles fleurs ne 
signifient pas la distance esthétique de Jünger à la réalité de l'occupation -- 
ce qu'on va lui reprocher -- mais la distance extraordinaire (je n'ose pas dire 
"courageuse"), qu'il est capable de prendre à l'égard de ce qui se passe. 
Ensuite j'ai mis une pivoine: là encore il faudrait un long propos sur les 
reproches qui ont été faits à Jünger... je me souviens en effet d'une 
conversation que j'avais eue avec un membre de l'ambassade de France à Bonn il 
y a une vingtaine d'année. Il me dit: "Comment pouvez-vous publier Jünger, lui 
qui a commandé un peloton d'exécution contre un résistant ?"... Cette fameuse 
page où Jünger officier de garnison, doit en cette qualité accomplir un certain 
nombre de tâches: il accompagne un jeune déserteur de la marine allemande 
dénoncé par sa fiancée française, qu'il avait plaquée. L'homme est fusillé. De 
retour à Paris Jünger décrit des pivoines, avec une extraordinaire 
insensibilité. C'est tout le problème du rapport de l'artiste à la guerre, pas 
simplement de l'officier allemand artiste. Je ne porte aucun jugement sur le 
fait que Jünger décrive dans ce contexte-là des pivoines. Jünger, je l'observe, 
je le lis depuis pas mal d'années. S'il avait été tué sur le front en 1940, 
nous aurions un tout autre rapport à lui, mais ayant vécu tout le siècle il est 
devenu le lieu géométrique de toutes les contradictions de l'Allemagne et d'une 
relation franco-allemande séculaire. Il est au carrefour de tous les troubles 
politico-historiques de plusieurs générations de lecteurs, allemands et 
français... La violence des réactions allemandes à l'égard de Jünger, m'a 
toujours surpris... Je tiens à dire que mon père a été déporté et qu'il est 
heureusement revenu de camp de concentration, donc je me suis situé comme 
enfant, plutôt d'un côté que d'un autre. Quand j'allais à Francfort il y a 
trente cinq ans, à la foire du livre, je me demandais si tous mes 
interlocuteurs avaient porté l'uniforme allemand. J'ai connu le fameux 
lieutenant Heller qui m'a fait publier Arno Schmidt, qui était directeur 
littéraire de Stahlberg Verlag. Jünger est un moment symbolique de la 
culpabilité allemande. Des écrivains comme Heiner Müller ou Botho Strauss ont 
traversé une autre histoire: aujourd'hui ils ont pourtant avec Jünger un 
meilleur rapport que ces journalistes qui depuis vingt-vingt cinq ans en 
Allemagne ont attaqué Jünger avec une violence extraordinaire. En France le 
problème est différent. J'avais assisté avec Jean-Michel Palmier à un débat sur 
Jünger et j'avais été surpris par une certaine hostilité de germanistes qui 
étaient là parce que Jünger les intéressait, mais qui avaient aussi une 
position extrêmement critique à son égard. Je le répète une fois de plus: 
Jünger n'est pas Drieu La Rochelle, il n'est pas Céline ! On peut certes lui 
reprocher de ne pas être Thomas Mann. Il a été à Paris, comme d'autres, et 
témoigne une profonde répugnance pour quelqu'un comme Céline, pour son 
antisémitisme forcené. La confusion qui existe sur Jünger a aussi été 
entretenue par des gens qui pendant la guerre, n'auraient peut-être pas dû le 
rencontrer. Globalement j'ai toujours senti Jünger assez réservé sur tout 
cela... Maintenant il y a une nouvelle génération de critiques, plus sains, 
comme Palmier ou André Glucksmann qui sont très passionnés par l'oeuvre 
théorique de Jünger, qui viennent de l'extrême gauche ou de l'ultra-gauche. 
Dans le même temps, plus les livres et les études s'accumulent, moins on règle 
nos comptes avec cette époque du nazisme. Gluksmann me disait par exemple que 
tout ce que Jünger avait écrit sur la guerre était absolument fondamental.

Parmi ces écrits, il y a le texte polémique connu sous le titre français La 
guerre notre mère.
Christian Bourgois: "La guerre notre mère" est une mauvaise traduction du titre 
originel paru dans les années trente et complètement épuisé. Je souhaite 
l'éditer. Gluksmann ferait une préface. Ce qui l'intéresse ce n'est pas la 
petite histoire des deux guerres mondiales avec Jünger héros de la première ou 
officier d'occupation dans la seconde: Jünger a compris à quel point la guerre 
était le phénomène fondamental et central de tout ce siècle. C'est une boutade 
mais les français confondent Jünger et Junker, Jünger n'est pas prussien, de 
surcroît l'aristocratie prussienne était cultivée et ouverte au monde... Cette 
idée est tenace: Jünger-Junker, officier allemand borné, ivre de combat et de 
guerre ! Sa réflexion me parait féconde: dans le journal, la partie que je 
préfère c'est son voyage en Russie, où sa description de la guerre dans le 
Caucase préfigure le Vietnam... c'est plus fort que Apocalypse Now ! Il y a une 
profondeur théorique et vécue de cette pensée, qu'on n'a pas encore mesurée.

Les écrivains allemands ou de langue allemande ont un rapport complexe et 
contrarié avec l'Allemagne: qu'on songe à Botho Strauss ou Peter Handke. Jünger 
n'appartient-il pas aussi à cette histoire d'une l'Allemagne qui ne reconnaît 
plus ses écrivains ou à des écrivains qui ne se reconnaissent plus dans une 
certaine histoire allemande ? qui fait que le voyage à Wilflingen n'est pas le 
voyage à Weimar...
Christian Bourgois: Henri Plard, grand traducteur de Jünger, m'a écrit il y a 
déjà longtemps que si Jünger vivait encore quelques temps, son oeuvre 
littéraire s'étendrait sur une période plus longue que celle de Goethe. Goethe 
écrivait dès 16 ans, il est mort vers 82 ans. Jünger aura écrit pendant plus de 
80 ans: c'est une expérience unique dans l'histoire de la littérature. Il aime 
citer Fontenelle avec une coquetterie amusée mais l'oeuvre de Fontenelle n'est 
pas comparable. Je ne crois pas un instant que Jünger se prenne pour Goethe ou 
pour un très grand écrivain. Il doit penser que son destin est très 
singulier... Vous avez raison quand vous dites que la visite à Wilflingen n'est 
pas la visite à Weimar... On n'a pas l'impression, quand on rencontre Jünger, 
de voir un vieux sage, bien qu'il soit sage et âgé. Il est clair que les 
écrivains allemands ont l'art de se fâcher avec l'Allemagne et c'est vrai pour 
Handke ou Müller, qu'on ne peut pas qualifier de "conservateurs". Quant aux 
critiques de Jünger, en Allemagne elles sont le fait de gens qui n'ont pas 
réglé leurs propres problèmes avec l'histoire de ce pays. L'utilisation 
politique de Jünger par le pouvoir allemand actuel peut apparaître critiquable, 
mais j'ai assisté au déjeuner pour son centième anniversaire, avec Helmut Kohl, 
Herzog. Le président allemand a fait un discours d'une très grande hauteur, 
sans utiliser politiquement cet anniversaire, comme on l'a cru ou dit. J'y 
reviens: en toute affection, Jünger est le plus beau monstre que j'ai 
rencontré, à la démesure de notre histoire. Jünger est un extraordinaire 
indicateur, observateur, voyeur, d'un siècle qui s'est écrit dans le Caucase ou 
qui se joue en Bosnie. Et là, il a une dimension qui dépasse de loin 
Wilflingen...
Copyright © Propos recueillis par Olivier Morel / La République des Lettres 
dimanche 1 décembre 1996 

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