Où en est la Question Nationale dans tout ça ?
Il n y a pas de candidat qui ne parle de « la réconciliation nationale ».
Des « nationalistes » négros aux « nationalistes » arabes, en passant par les
indéfinissables ni de gauche, ni de droite, ni du centre vacillant à la Bayrou,
tous usent et abusent du même vocabulaire. Seulement qui dit « réconciliation
nationale », suppose que la nation est en conflit contre elle-même ou du moins
que ses composantes sentredéchirent. Lère où le « nationalisme » arabe
chantait lapologie dune Mauritanie arabe (et souvent islamique) réconciliée
avec elle-même alors que les FLAM se cherchaient un autre « nationalisme » plus
accommodant qui serait dit-on inspiré de la pensée de Mandela, semble
aujourdhui révolu, du moins chez nos dignes candidats à la magistrature
suprême. Taya et ses crimes sont passés par là. Mais aussi et surtout, cest
que les mauritaniens ne se sont jamais accordés sur une définition
spécifiquement nationale de cette douloureuse question. D'où peut-être la
nécessité du débat national réclamé à cor et à cri par les FLAM.
Il faut remettre à César ce qui appartient à César. Le concept de « question
nationale » a été vulgarisé (même sil na pas suffisamment été pensé dans
notre contexte national) par les mouvements dits du nationalisme
négro-africain. Ceux qui tentaient de le définir le faisaient trop souvent sous
un angle marxisant (Mourtoudo Diop du DEKALEM) à travers une gestion
territorialisée du pays, ou la limitaient à une simple problématique culturelle
de la cohabitation (Ibrahima Moktar SARR lors de sa dernière conférence
publique en 2005 à Mantes La Jolie en France). Les FLAM et les FLAM/Rénovation,
qui se veulent pourtant les chantres des revendications négro-mauritaniennes,
nont encore jamais pensé à nous livrer leur propre définition de la question
nationale même si chacun dentre nous peut tenter de la déceler à travers une «
lecture dentre les lignes » de leurs productions. Mais cela restera trop
subjectif. Tout cela sest fait dans une position de victimes et un esprit de
protestations et de revendications de droits liés à ce quils ont appelé «
racisme détat » ou à un certain moment « système Beydane ». Pourtant, dans
plusieurs de leurs publications, ces « nationalistes » ont aussi quelquefois
tendance à définir cette question nationale comme étant la question de la
cohabitation de nos composantes nationales. Or, les problèmes de la
cohabitation nationale ne peuvent se limiter dans notre contexte mauritanien à
la seule discrimination raciale dont sont très souvent victimes les
négro-mauritaniens.
Le dialogue de sourds
Ni la classe politique, ni la société civile, ni lopinion publique na pu
demeurer insensible au discours des nationalistes négro-africains de
Mauritanie, surtout depuis 1986 à nos jours. Seulement, à linstar de ces
derniers, le discours qui se voulait politique na toujours en réalité été que
« syndicaliste ». Jappelle « discours syndicaliste » un discours dénué de
toute vision holistique et systémique de la situation, mais qui comme dans un
syndicat de travailleurs, ne défend que les intérêts particuliers de ses
membres dans leur propre entreprise. La systémie est ce que les haalpulaaren
appellent « les nuds du filet » (kine gaccungol) - si on en défait un seul en
tirant sur un fil, cest tout le filet qui se défait. Le mouvement EL HOR,
depuis sa naissance dans les années 70, a fait de la lutte contre lesclavage
haratine son cheval de bataille, tandis que le MND privilégiait la lutte contre
le féodalisme symbolisé par la persistance du système de castes. Certains
anciens camarades politiques (je suis ancien militant des FLAM et ancien
militant des FLAM/RENOVATION) ne manquaient pas dailleurs de souligner que la
majorité des « castés » (descendants desclaves ou artisans) militent dans
lactuel UFP uniquement pour ces considérations sociétales. Pourtant esclavage
et castes sont dialectiquement liés dans la mesure où le système des castes
sert aux féodaux de pouvoir maintenir lancien esclave supposé être libre dans
une classe de dominés dépendants. Cest ce qui, à notre entendement, pousse
dailleurs certains militant anti-esclavagistes à défendre encore la
persistance de lesclavage dans le milieu négro-africain de Mauritanie. Ce que
dautres ont appelé les séquelles de lesclavage, nest ni plus ni moins que la
vie dun ancien esclave « libre » dans le système féodal de castes. Makhtar
DIOUF (Sénégal Les ethnies et la nation lHarmattan) a tenté de démonter
combien le système des castes était à ses yeux plus dangereux pour la
stabilité du Sénégal que les questions ethniques. Même si nous ne pouvons
épouser sa thèse, force est de constater quelle nest en rien moins grave que
les problèmes de cohabitation interethniques. Dautre part, lesclavage nous
semble être en amont et en aval de la question raciale. Si lesclavage a existé
dans toutes les sociétés du monde, cest parce quil ya dabord eu racisme.
Jamais en Afrique une société na réduit en esclavage les membres de sa propre
communauté ethnique comme cela sest passé dans la Grèce antique. La simple
histoire de cohabitation séculaire entre les composantes de notre Mauritanie
peut nous le prouver. Tous les esclaves ou anciens esclaves dans nos
différentes ethnies sont dorigine exogène. Nest-ce pas pour respecter leurs
engagements concernant le « muudo horma » que les Satigi du Fuuta autorisaient
les émirats maures à réduire leurs opposants de même ethnie en esclavage et à
piller leurs villages ? Et en aval, nest-ce pas lesclavage de
par le mépris quil engendre vis-à-vis des ethnies victimes (ici les
négro-africains de Mauritanie) qui nourrit le racisme culturel. Modood, cité
par Crowley John (in Les identités en débat, multiculturalisme ou intégration,
Harmattan, Paris, 2001) pense que « le racisme culturel fonctionne pour autant
quil peut mobiliser lapparence physique comme indicateur statistiquement
valide de pratiques culturelles, et donc dappartenance communautaire. Il passe
en dautres termes, par un cercle auto-renforçant de productions de savoirs, de
distinction cognitive, et de police sociale des frontières ». Le racisme
culturel construit des représentations qui agissent sur les rapports sociaux.
Les peurs et les fantasmes alimentent les stéréotypes et les préjugés qui
conditionnent les relations entre les individus. Cest ce qua compris feu
Samuel COTTON (Terreur silencieuse. Un voyage dans lesclavage contemporain en
Afrique. Harlem River Press, 1998) pour soutenir que le problème du
racisme en Mauritanie ne sera jamais réglé tant que persistera encore
lesclavage dans le pays. Doù cette question que je me permets naïvement de
poser à tout lecteur de cette contribution : QUELLE EST LA QUESTION PRINCIPALE
DE COHABITATION EN MAURITANIE ? RACISME OU ESCLAVAGE ?
Sur un registre pas trop différent, nous avons toujours assisté, et ce depuis
lindépendance à nos jours, à une lutte contre « le tribalisme » de la part de
tous les pouvoirs qui se sont succédés. Ce qui est étonnant, cest que depuis
lindépendance à nos jours, nous navons jamais eu un président de la
république qui nait fait de sortie contre le tribalisme, mais jamais contre le
racisme, excepté Ely O/ Mohamed VALL qui a eu à prononcer le mot dans un de ses
discours à Sélibaby ou à Kaédi. Même Ahmed Daddah, dans son programme pour la
présidentielle de 2007 consultable sur son blog personnel, fait de « la lutte
contre le tribalisme et le régionalisme » un sous-titre, alors que jamais le
mot « racisme » ny est écrit. Cette situation a réconforté certains dans leurs
convictions que ce quils ont appelé « système beydane » nest là avant tout
que pour régler « les problèmes des maures afin de mieux dominer les noirs ».
Car, il faut avouer que ce quon appelle tribalisme
ici, ne concerne que la communauté maure dans sa structure sociale. Or comment
soutenir lexistence de ce phénomène tout en niant ou en escamotant la question
du racisme. Par un schéma simpliste, je vous dirai tout simplement : « Comment
ne pas aimer ceux qui ne sont pas de la même tribu que soi tout en étant de la
même ethnie et de la même race, et prétendre aimer ceux qui sont de race
différente ? Cest le problème qui se pose pour certains en France en tentant
de faire de la différence entre antisémitisme et racisme. Tribalisme, racisme,
antisémitisme, sont tous les différentes facettes dune seule et même posture.
Le Larousse définit ainsi le racisme : « 1) idéologie fondée sur la croyance
quil existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ;
comportement inspiré par cette idéologie ; 2) attitude dhostilité systématique
à légard dune catégorie déterminée de personnes ». Il faut dire que le mot,
même sil est formé à partir du mot « race », est
devenu un générique qui désigne toute attitude dhostilité systématique à
légard dune catégorie de personnes différentes de soi. Le problème est une
question dappartenance à une identité collective différente, quelle soit de
race, de culture, de religion, de travail, de métier, de sexe ou même de vision
politique ou sociale. Et par renvoi dascenseur, les victimes du tribalisme
exacerbé depuis lavènement de Taya au pouvoir, accusent, et souvent à raison,
les nationalistes négro-mauritaniens davoir une vision sectariste de la
question nationale. Comment peut-on être victime de discriminations et accepter
être assimilé aux racistes bourreaux ? Doù ces cris de douleurs que nous
entendons depuis quelques temps : « ceux qui ont commis les crimes de 1989 à
1991 ne lont pas fait au nom de tous les maures ; ou encore : tous les maures
ne sont pas tous racistes ». Ne nous voilons pas la face, nous savons que
beaucoup de nos compatriotes interprètent le coup détat de 03
août 2005 comme une réponse à la tentative de juin 2003 opérée par les
cavaliers du changement, qui pour eux nest que lexpression dun malaise
tribaliste. Les FLAM, fidèles à leur logique, ny sont pas allés par quatre
chemins : « Il sagit dinstaurer une démocratie de façade où les principaux
acteurs et bénéficiaires resteront toujours ceux issus de la minorité blanche »
(source : flamnet : Déclaration du 18 novembre 2006).
Lautre incohérence de lacception que certains ont de la Question Nationale,
est que tout en la liant aux problèmes du racisme et de la « discrimination
raciale », la confusion des deux concepts demeure toujours de mise. Si en ce
qui concerne le racisme, nous approuvons la définition telle que donnée par le
Larousse (voir plus haut), il faut noter que la « discrimination raciale », si
elle est très souvent le résultat et lexpression par le concret du racisme,
elle peut néanmoins exister là où le racisme est quasi absent. Discriminer,
cest traiter un groupe de manière différente des autres et ce, le plus souvent
à son détriment. On parle même de discrimination positive (concept sur lequel
nous aurons peut-être la chance de revenir plus amplement dans dautres
contributions). A titre dexemple nous soulignerons la question culturelle et
éducative qui est très sensible à telle enseigne que certains réduisent la
Question Nationale à son expression pure et simple. Nous
savons tous que la discrimination raciale produite par le système éducatif du
fait quil privilégie la composante arabe au détriment des négro-mauritaniens,
nest pas forcément due au racisme. Cest aussi une question de conception de
la nation calquée sur le modèle jacobin français et auquel adhèrent encore
beaucoup de mauritaniens éduqués dans ce système : une nation = une langue =
une culture. Dautre part nous savons aussi que même au Sénégal voisin ou dans
notre cher Fuuta, il est encore plus facile damener un parent à conduire son
fils dans une école arabe privée payante quà le conduire dans une classe wolof
ou Pulaar gratuite. Cest quil y a encore une éducation des mentalités à
faire, la confusion entre islam et arabe est encore très forte dans les
esprits. De toutes façons, selon certaines « radios kankan », il semblerait que
ce sont des négros qui ont demandé à Taya de fermer lInstitut des Langues
Nationales et de mettre un terme à leur expérimentation dans
le système éducatif. Dailleurs nest-ce pas aussi des arabes qui boycottent
lécole mauritanienne pour envoyer leurs enfants dans lécole française ? Ce
que je veux dire, cest que nous devons lutter contre toute forme de
discrimination, mais tout en tenant un langage qui sied à chaque situation et
en évitant de heurter gratuitement la conscience des autres. Le racisme est une
posture psychologique qui le plus souvent dailleurs fait plus de mal au sujet
quà lobjet. Alors que la discrimination peut être la tentation du sujet à
traduire son racisme en acte. Et très souvent, il le fait en essayant de se
camoufler derrière dautres considérations plus ou moins commercialisables
(politiquement parlant). Ce qui dailleurs et malheureusement, conduit certains
racistes notoires comme Jean Marie LEPEN ou Philippe DEVILLIERS à refuser
dêtre accusés de racistes. Cest que le combat mené à travers toute la planète
contre cette tare est arrivé aujourdhui à en faire une denrée non
comestible. Une politique pensée et réalisée dans la plus grande honnêteté
peut produire des effets discriminants. Dans le pays, il y a des
discriminations qui ne sont en rien moins graves que celles dont sont victimes
les noirs : pourquoi seuls les travailleurs salariés ont encore droit aux
allocations familiales ? Pourtant, cest largent de tous les fils du pays.
Alors pourquoi le fils du paysan, du pêcheur, et du forgeron, pourtant
travailleur comme tous les autres, ne bénéficie-t-il pas des mêmes avantages
que les fils des ministres, des instituteurs et des plantons ? Voilà une
discrimination, qui fait aussi partie de la question nationale et sociale. Et
quel est le candidat qui promet de la remettre en question ?
Malheureusement, nos politiques manquent de vision, ils ne voient que ce qui
est sous leurs pieds. Si non, « la réconciliation nationale » mérite plus que
ce traitement. Ce nest pas le règlement du passif humanitaire ou lamnistie
des auteurs du coup détat du 08 juin qui scellera la réconciliation nationale.
Ce nest pas en promettant de criminaliser la seule pratique de lesclavage
(programme du candidat Messaoud O/ Belkheir) tout en omettant les autres formes
de discriminations quon se promet de régler par le dialogue quon en finira
avec les frustrations communautaristes. Il faut prendre et soigner le mal par
la racine. Les mauritaniens nous ont appris que « chacun ne pleure que le coup
de bâton quil a reçu » (traduit du Pulaar : gooto fof woyata ko ndu fiyaa
nduu). Cest de légoïsme, mais cest la somme de ces égoïsmes qui constitue
notre calvaire national. Dans toutes les grandes démocraties du monde, quelles
se définissent officiellement multiculturelles
(comme la Grande Bretagne ou le Canada et les USA) ou jacobine comme notre
tutrice intellectuelle la France, le racisme et toute autre forme de
discrimination est criminalisée par la loi. Des politiques dites souvent de
promotion de légalité des chances (France) ou de discrimination positive (USA)
sont mises en place, et des mécanismes plus ou moins cohérents institués. Le
conseil détat français disait encore en 1971 que « la France nas pas besoin
de lois contre le racisme parce quil ny a pas de racisme en France pour
quelles soient nécessaires » (Le Monde du 06 février 1971). Aujourdhui la
nation dune seule langue et dune seule culture est au devant de la lutte
contre le racisme et toutes formes de discrimination. Après les CODEC et le
numéro vert 114, cest la HALDE (Haute autorité de lutte contre les
discriminations et pour légalité des chances) qui recueille les plaintes des
victimes. En Belgique le Centre pour lEgalité des Chances nhésite pas à
poursuivre
les pouvoirs publics lors quils sont impliqués dans les actes délictueux en
la matière. Rien quen 2002, il a traité 1316 cas de discriminations. En Grande
Bretagne, en une année entre 1994 ET 1995, et pour seulement les
discriminations liées à lembauche, le Conseil des Prudhommes a traité 1365
cas et 325 autres réglés hors audience. Ces cas ne concernent pas ceux
instruits par la « Commission for Racial equality ». Il faut souligner ici que
la loi ne suffit pas pour tout régler, lécole doit jouer son rôle éducatif,
mais aussi la sensibilisation et léducation populaire par la radio, la
télévision, la presse écrite et toute forme dexpression populaire. Si nous
voulons exister, nous navons aucun droit de rester à la marge de la marche du
monde.
GRETZ ARMAINVILLIERS
Le 03 mars 2007-03-03
Amadou Alpha BAH
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