Superbe, tout � fait ce que je ressens. Et bien exprim� en plus.

Gilles Emond


Alain Vadeboncoeur wrote:

>Table des chefs d'urgence de Montr�al
>Montr�al, le vendredi 20 septembre 2002
>
>
>Lettre ouverte � monsieur Fran�ois Legault
>Ministre d'�tat � la Sant� et aux Services sociaux
>
>
>OBJET:  Primum non nocere
>
>Monsieur le Ministre,
>
>
>J'ai re�u ce matin, par huissier, une lettre m'obligeant � couvrir un quart
>de nuit, le 23 septembre prochain, � l'urgence de Jonqui�re. Devant alors me
>trouver � l'ext�rieur du pays, en congr�s, j'ai failli m'�touffer avec mon
>caf�. Finalement, il s'agissait d'une blague. Mais hier soir, apprenant aux
>nouvelles qu'une douzaine de mes coll�gues urgentologues avaient re�u une
>lettre similaire, je ne riais plus. Plus personne ne riait.
>
>Le pr�sident-directeur g�n�ral de la R�gie de la Sant� du Saguenay
>Lac-St-Jean semblait tellement d��u, � la t�l�vision, de n'avoir pu
>convaincre suffisamment de m�decins � venir travailler � l'urgence de
>Jonqui�re en septembre. Je le serais aussi, � sa place. Un coin si charmant.
>Autre signe du manque flagrant de solidarit� sociale des m�decins, ne
>trouvez-vous pas? Au fait, avez-vous une petite id�e du pourquoi? Est-il
>possible qu'il soit devenu plus pr�occupant pour un m�decin d'urgence de
>mettre les pieds en r�gion?
>
>En m�decine, il existe un principe fondamental, exprim� par une maxime fort
>simple : avant tout ne pas nuire. Lorsque qu'une urgence vitale survient
>chez un de nos patients, une action vigoureuse est souvent n�cessaire, mais
>pour chaque d�cision th�rapeutique, il faut peser le pour et le contre et s'
>assurer que les risques ne sont pas trop �lev�s. Soit, une urgence ferm�e
>est une urgence ferm�e de trop. Vous avez donc agi. Mais aviez-vous bien
>pes� le pour et le contre de votre action?
>
>Bien s�r, il n'y a plus d'urgence qui ferme la nuit. Vous avez r�ussi, l� o�
>d'autres avaient �chou�. C'est qu'aucun de vos pr�d�cesseurs n'avait eu
>cette lumineuse id�e : recruter les m�decins � coups de visites d'huissiers.
>C'�tait pourtant simple, efficace. Il suffisait d'y penser.
>
>A votre place, je serais donc fier d'avoir gard� l'urgence de Jonqui�re
>ouverte : vous avez fait du bon travail, les huissiers ont fait leur dur
>m�tier, les m�decins d'urgence obtemp�reront, les patients seront contents,
>les pr�sidents de R�gie aussi, tout ira bien. Vous aurez peut-�tre
>cependant, dans les prochains mois, � travailler un peu plus fort dans ce
>dossier, puisque des urgences comme Jonqui�re, qui commencent � avoir de la
>difficult� � convaincre des m�decins de venir y travailler, �a risque de
>devenir fr�quent. Et peut-�tre beaucoup plus fort, l'an prochain, si vous
>�tes toujours ministre de la sant�. Mais comme il est �vident que le travail
>ni l'avenir ne vous fait peur et que vous ne manquez pas d'huissiers, il n'y
>a pas lieu de s'inqui�ter.
>
>Au fait, le saviez-vous, les m�decins oeuvrant dans les urgences sont p�tris
>de paradoxes : s'ils �taient vraiment raisonnables, ils n'y travailleraient
>pas. Il leur serait en effet beaucoup plus simple de pratiquer ailleurs, par
>exemple dans une clinique sans rendez-vous, o� les responsabilit�s sont
>minimales, les revenus plus �lev�s et les horaires, de vraies vacances. Si
>donc ils continuent de vaquer � l'urgence, il ne peut y avoir qu'une seule
>raison, c'est qu'ils aiment vraiment le m�tier, ce qui est le propre d'une
>vocation. C'est peut-�tre un peu abstrait pour vous, mais il s'agit pourtant
>d'une donn�e fondamentale du probl�me que vous pr�tendez avoir r�gl�.
>
>Si j'�tais vous, j'aurais maintenant des doutes. A court terme, vous avez eu
>raison. Mais qu'en sera-t-il demain, apr�s-demain, l'an prochain ou dans dix
>ans? Est-il possible qu'il soit de plus en plus difficile, dor�navant, de
>recruter des m�decins pour l'urgence de Jonqui�re? Que, depuis le 25
>juillet, il soit devenu ardu de recruter des m�decins d'urgence pour
>travailler dans les diverses r�gions du Qu�bec? Que, depuis cette date, peu
>ou pas de jeunes m�decins soient dor�navant int�ress�s � besogner dans une
>urgence? Que la vocation pour l'urgence soit devenue anachronique?
>
>Vous aviez parl� d'une petite r�volution, il faut croire que c'�tait vrai.
>Je ne suis pas totalement convaincu, cependant, que vous en ayez mesur� tous
>les effets. Et si j'�tais vous, je craindrais surtout ceci, maintenant : que
>les m�decins d'urgence redeviennent tout simplement des �tres rationnels, qu
>'ils laissent s'�teindre en eux cette vocation les poussant � ouvrer dans un
>milieu professionnel aussi intense que difficile, puis qu'ils choisissent,
>avec leur famille, leurs proches, leurs coll�gues, sans emb�ter personne et
>sans le crier sur les toits, un m�tier plus raisonnable. Mais j'y pense,
>avec votre loi, pourquoi donc s'en inqui�ter? Avons-nous seulement besoin d'
>eux, alors que la seule qualit� dor�navant requise pour ouvrer � l'urgence,
>c'est d'avoir une adresse l�gale et de r�pondre � la porte?
>
>Ce que je voulais aussi vous confier, bien humblement, c'est que, comme chef
>d'urgence de carri�re, les cons�quences de certaines de mes d�cisions furent
>parfois pires que les probl�mes que je voulais r�gler; il s'agissait de
>mauvaises d�cisions, c'est humain. J'ai du parfois faire marche arri�re, ce
>qui est difficile mais aussi une certaine preuve de sagesse, qui vient avec
>les cheveux gris. Il est peut-�tre temps pour vous de r�aliser que la
>d�cision de proposer, de faire voter puis d'appliquer la loi 114 n'�tait pas
>votre meilleure d�cision. Il est encore temps d'abroger une loi, qui, en
>r�alit�, causera in�vitablement des probl�mes si complexes qu'aucune
>nouvelle loi ne pourra plus les r�soudre. Je ne sais pas si la confiance va
>revenir, mais au moins nous cesserons de d�valer la pente � reculons.
>
>Les chefs d'urgence de Montr�al et de Laval sont absolument unanimes sur ce
>point. Peut-�tre nous trompons-nous, peut-�tre pas. A vous de choisir, c'est
>vous le ministre.
>
>
>En vous remerciant de l'attention port�e � la pr�sente, veuillez accepter,
>cher monsieur Legault, l'expression de mes sentiments les meilleurs.
>
>
>
>Alain Vadeboncoeur, MD
>Pr�sident de la Table des chefs d'urgence de Montr�al
>Ex-pr�sident de l'Association des m�decins d'urgence du Qu�bec
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