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Une enqu�te r�v�le que les �quipes d'urgence sont de plus
en plus confront�es � des d�cisions d'euthanasie passive.

Par Eric FAVEREAU

lundi 28 f�vrier 2005 (Liberation - 06:00)


 
 
e Samu, chevalier blanc ? Images d'Epinal. On d�crit
toujours les services d'aide m�dicale d'urgence � la pointe
de la technologie, d�barquant des ambulances toutes sir�nes
hurlantes avec leurs appareils, leurs respirateurs et leurs
perfusions. Et sauvant des vies humaines. Le triomphe de la
m�decine moderne. Et si c'�tait un peu diff�rent ? Et si
avec l'�volution de la soci�t� (le fait que pr�s de 70 %
des personnes meurent aujourd'hui � l'h�pital), le Samu,
l'air de rien, avait chang�, se retrouvant en premi�re
ligne de la vie mais aussi de la mort ? Avec ses hauts et
ses bas, ses difficult�s, ses zones d'ombre. �Vous savez,
aujourd'hui, il est tr�s difficile d'accompagner � domicile
une agonie, et en plus on ne sait pas faire, raconte un
infirmier de Samu. Alors, on nous appelle.� Le Samu est
ainsi sollicit� de plus en plus pour des fins de vie, pour
les accompagner, au point m�me, parfois, d'�tre confront� �
l'euthanasie passive, c'est-�-dire � limiter, voire arr�ter
des traitements (lire encadr�). Mais est-ce possible dans
le cadre de l'urgence ?

Pour la premi�re fois, une �tude tente de cerner la
question. Une enqu�te in�dite sur les �modalit�s de prise
de d�cision de limitation ou d'arr�t th�rapeutique (Lata)
en m�decine pr�hospitali�re� a �t� pr�sent�e � en toute
discr�tion tant le sujet provoque des tensions � au dernier
congr�s de la Soci�t� de r�animation, au CNIT de la
D�fense, fin janvier. Un travail essentiel, car d'abord, il
bouleverse les id�es pr�con�ues en r�v�lant que la
quasi-totalit� des Samu de France est confront�e aux
questions de fin de vie et d'euthanasie passive. Ensuite,
il r�v�le que dans le choix de la d�cision intervient
l'argument de la grande difficult� des �quipes du Samu �
trouver des lits en r�animation. Et qu'en tout �tat de
cause, les Samu n'ont pas toutes les cartes en main pour
prendre �une d�cision �clair�e�.

La r�ponse de plus de mille m�decins

Edouard Ferrand est m�decin hospitalier r�animateur �
l'h�pital Henri-Mondor de Cr�teil (Val-de-Marne). Il y a
cinq ans, son �tude sur la mort dans les services de
r�animation avait fait date. Montrant que pr�s d'un d�c�s
sur deux en r�animation �tait li� � une d�cision m�dicale,
� savoir une limitation ou un arr�t de traitement (un
chiffre d'ailleurs plut�t sous-estim� puisqu'aujourd'hui on
parle de pr�s de 80 % des d�c�s li�es � une d�cision
m�dicale). �On avait not� dans ce travail que pr�s d'un
quart des d�cisions de Lata �taient prises le premier jour,
en r�animation. Ce qui voulait dire qu'en amont, et donc
�ventuellement dans le Samu qui am�ne le patient en r�a, la
question de fin de vie s'�tait pos�e de fa�on aigu�,
explique le docteur Ferrand.

D'o� l'id�e de cette nouvelle enqu�te faite en
collaboration avec les Samu de France : elle a consist� �
interroger tous les centres et � leur demander s'ils ont
connu, dans les derni�res semaines, des situations
d'euthanasie passive. Et si tel �tait le cas, de d�crire la
prise de d�cision, ses modalit�s, et la fa�on dont elle a
�t� appliqu�e. Plus d'un centre sur deux a r�pondu � ce qui
est beaucoup � incluant 1 069 m�decins. Au final, 816 cas
de Lata ont pu �tre d�crits, confirmant la r�alit� de cette
pratique dans la quasi-totalit� des Samu de France. 13 %
des cas se sont d�roul�s en r�gion parisienne et 87 % en
province.

Premier constat : ces d�cisions concernent des patients
�g�s : 75 % ont plus de 60 ans Un tiers d'entre eux, d�j�
lourdement suivis, sont rentr�s chez eux : on les consid�re
en soins palliatifs. 30 % ont appel� le Samu pour un
probl�me respiratoire aigu, 26 % pour un accident
vasculaire c�r�bral. Qui prend la d�cision de Lata et
comment se prend-elle ? Dans 57 % des cas, la d�cision est
coll�giale, c'est-�-dire que le m�decin du Samu en discute
avec l'infirmi�re qui l'accompagne ou avec le m�decin
r�gulateur qui g�re le centre 15. C'est un taux comparable
avec ce qui se passe dans les services de r�animation, m�me
si on peut s'�tonner que cette coll�gialit� ne soit pas
syst�matique.

Manque de lits

Second volet : que se passe-t-il ensuite ? Est ce que la
d�cision de Lata est aussit�t appliqu�e ou bien attend-on
l'arriv�e � l'h�pital ? De fait, elle est appliqu�e
aussit�t : pr�s de 80 % des malades sur lesquels le Samu a
d�cid� une Lata meurent en pr�hospitalier. Les raisons de
la d�cision ? Dans 90 % des cas, c'est parce que �le
pronostic vital est mauvais�, dans 76 % des cas, parce
qu'il est �mauvais en terme de qualit� de vie�. L'�ge
intervient dans la d�cision pour 74,6 % des cas, dans 63 %,
c'est la souffrance physique du patient qui est mise en
avant, et dans 60 % la souffrance morale et/ou la demande
de la famille. Plus troublant � et r�v�lateur de la crise
hospitali�re �, dans 28,7 % des cas, l'�quipe du Samu
�voque comme argument le co�t �conomique pour la soci�t�,
dans 23,9 % le manque de lits � l'h�pital.

L'argument risque de faire pol�mique car dans les grandes
agglom�rations (Ile-de-France, Marseille, r�gion
lyonnaise), c'est � un probl�me cruel que sont
syst�matiquement confront�es les ambulances du Samu :
comment trouver une place en r�a ? �Comme il y a beaucoup
de services de r�a, quand on en sollicite un, il peut
toujours r�pondre non en supposant qu'un autre h�pital nous
accueillera. Mais on peut recevoir de nombreux refus�,
t�moigne Edouard Ferrand. Dans l'�tude, sur 800 cas, le
Samu a voulu orienter 172 patients en r�animation ; la
plupart ont �t� refus�s. Enfin, l'�tude du docteur Ferrand
montre que seulement 37 % des personnes dont on arr�te un
traitement re�oivent un s�datif d'accompagnement, ce qui
est un taux relativement faible. 65 % des proches sont
�galement inform�s de la d�cision de Lata. Reste que dans
la pratique, on ne sait pas trop si ces proches sont
inform�s ou bien consult�s.

Que d�duire de ce travail ? Manifestement, on est entr�
dans une nouvelle phase, la mort devenant de plus en plus
m�dicalis�e, et le Samu de plus en plus sollicit� � une
�poque o� le dispositif de permanence des soins avec la
m�decine de ville est en difficult�. Aux Etats-Unis, le
mod�le est diff�rent : on am�ne � l'h�pital et on d�cide
ensuite. En France, le Samu s'est construit sur le principe
inverse : on d�place l'h�pital aupr�s du patient. A lui de
d�cider des choix cliniques. Pour Edouard Ferrand, on ne
peut nier cette �volution : �Bien que la prise en charge
des patients en fin de vie repr�sente une minorit� parmi
les millions d'appels, ce contexte de prise en charge
pr�hospitali�re m�dicalis�e est susceptible de faire
�merger des questions �thiques sp�cifiques. La question est
de savoir comment rendre la d�cision m�dicale possible et
l�gitime.� Il ajoute : �Il peut ainsi �tre suppos� que
l'urgence de la r�flexion, le stress des proches, voire de
l'�quipe soignante, comme le manque d'arguments
anamnestiques peut rendre le contexte pr�hospitalier moins
favorable � la rigueur du processus de d�cision et
complique le fait d'apporter les m�mes garanties de bonne
proc�dure qu'en r�animation.�

En tout cas, le Samu de France, au d�part tr�s r�ticent �
travailler sur la question, a pr�vu que ses prochaines
journ�es de formation, � l'automne, traiteront de la
question de l'urgence et de la mort.

 

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