De retour dans la classe de Philippe jeudi et vendredi dernier, je vous propose une nouvelle tentative de description. Tout d'abord, il me semble important de souligner les éléments qui ont changés depuis ma visite de février:

- éléments personnels : la première visite a été pour moi une surprise. Je n'imaginais pas qu'une classe pouvait fonctionner de la sorte. Certes, j'avais eu des échos mais à vivre et a voir fonctionner c'est vraiment surprenant. Donc jeudi quand je suis arrivé chez Philippe, je savais à quoi m'attendre.

De plus depuis trois mois, je m'interroge beaucoup sur le 3type et notamment sur la classe de Philippe. J'ai ainsi, je pense pas mal avancé sur ma représentation de la classe.

- les changements dans la classe de Philippe:

  • le pense bête (plan de travail): il n'y a plus de "degrés d'autonomie", les termes en autonomie, en accompagnement et sous la tutelle ont disparus du pense bête.



  • les groupes de besoin et l'organisation de la journée : les élèves sont répartis dans quatre groupes. Chaque groupe passe en général une heure avec Philippe. Par exemple, de 8h45 à 9h45 groupe des sportifs, 10h30 à 11h30 groupe des dragons, idem l'après-midi avec les autres groupes. L'organisation de ce moment me semble très important. En effet, Philippe leur demande si ils ont besoin d'aide sur un sujet particulier. Les élèves se mettent alors d'accord sur la notion qui va être abordée. Ce moment me semble fondamental pour plusieurs raisons:



    • Tout d'abord les élèves vont pouvoir travailler ensemble en petit groupe sur une même tâche choisie par le groupe. La tache n'est alors pas subie par les élèves mais relève d'un besoin qui a été identifié par le groupe lui même. Les élèves sont alors dans une démarche active et se trouvent généralement proche de la "zone proximale de développement".



    • Philippe se place beaucoup mieux dans sa classe. En effet, il "s'occupe" d'un groupe dans un lieu identifié. Il ne se déplace donc plus dans la classe. Il ne "perturbe" donc plus les échanges entre élèves. Les élèves ne peuvent donc plus se tourner vers lui pendant le travail en autonomie et coopèrent donc plus entre eux. Il ne reproduit plus malgré lui "l'image du maître qui se déplace dans la classe pour surveiller de son oeil inquisiteur" (Philippe n'est pas comme cela mais l'image que nous véhiculons est très prégnante). Dans une classe comme celle de Philippe on ne sait pas forcément où se mettre car les élèves sont tous en activité sur des taches différentes et en tant qu'observateur on n'est pas très bien parce que les élèves n'ont pas besoin de vous (j'y reviendrais plus tard). Bref avec ces petits groupes de besoin, Philippe sait où il doit être dans sa classe, les élèves aussi. L'environnement spatial est stabilisé et apporte de la "sérénité" au groupe.



    • Les élèves prennent plus conscience de leurs difficultés et les points sur lesquels ils doivent travailler.



    • Ce moment permet également de faire le point sur le travail qui a été fait en autonomie. Il permet d'inciter certains élèves à finir les activités entamées avant d'en commencer dix autres. Ce moment permet aux élèves de faire un petit bilan sur la gestion et l'organisation de leurs activités. Les élèves sont ainsi amené à prendre du recul et a faire un "retour réflexif" sur leur travail.



    • Enfin certains élèves ont besoin de ce temps de présence avec le "maître". Cela les rassure et les sécurise. Ils ont besoin de "sentir" que l'enseignant est malgré tout là et qu'il peut le cas échéant l'aider en cas de besoin.

  • "La réunion schtroumfée": cette réunion se déroule en fin de semaine. Elle permet de revenir sur la semaine (comment les élèves ont vécu la semaine, qu'est ce qui n'a pas marché, pourquoi cela n'a pas marché, qu'est ce qu'il faudrait amélioré). Ce moment permet au groupe classe de faire le bilan, de faire un "retour réflexif collectif" sur la semaine. Au cours de cette réunion, on décide des innovations qui vont pouvoir être apportées au fonctionnement de la classe (modifications du plan de travail, redéfinition du rôle des coprésidents pendant les réunions, organisation du mobilier dans la classe...). Pendant cette réunion, Philippe est le président et se trouve dans le groupe avec les enfants contrairement aux autres réunions où il est en dehors du groupe comme je l'avais expliqué dans ma précédente description. Le groupe classe est alors amené à prendre de la distance par rapport à l'organisation de la classe. Cette "décentration" ne peut être pour l'instant conduite par des élèves et nécessite la présence du maître pour guider et faire avancer les débats. Avec cette instance Philippe ne peut donc plus faire de modifications sans en informer auparavant la classe au cours de la réunion hebdomadaire schtroumphée. Enfin les élèves vont pouvoir mettre le holà. Il était tant.



  • Activités tous ensemble: à la fin de chaque journée, les élèves choisissent une activité qu'ils vont pouvoir réaliser tous ensemble. Cette activité dure 30 minutes et me semble également être judicieuse. En effet, ce moment permet de finir la journée "tous ensemble" et rien que pour cela c'est génial. Les élèves ont l'initiative de l'activité, vendredi c'était musique pour le plaisir. Les élèves avaient envie de chanter ensemble rien que pour le plaisir tous ensemble. Comment mieux finir une journée... Ce moment fédère la classe, rapproche les élèves entre eux mais aussi avec Philippe.

Pendant ces deux jours j'ai aussi avancé sur d'autres points. En effet, vendredi j'ai pu filmer la classe. Or j'ai constaté en filmant que "ma vision globale" de la classe était beaucoup plus nette. En effet en se focalisant sur deux ou trois élèves, on comprend beaucoup mieux le fonctionnement de la classe. On fixe notre attention et on n'est plus submergé par "la petite ruche" en activité.

En effet les déplacements des élèves sont nombreux et il est assez difficile pour l'observateur de "comprendre la classe". Or en filmant et en m'intéressant simplement à trois élèves pendant 40 minutes, j'ai pu me rendre compte des nombreuses coopérations et communications entre les élèves. J'ai également pu m'apercevoir que les élèves ne "zappaient" pas et restaient sur leur travail malgré les sollicitations (Nadège est à l'atelier mesure, elle est sollicitée par Anthony, elle va l'aider puis retourne à son atelier).

J'ai également remarqué que les élèves procédaient de deux manières dans l'utilisation de leur pense bête. Certains s'en servent pour marquer le "travail" qu'ils ont a faire. D'autres l'utilisent pour se souvenir de ce qu'ils ont fait. Ces deux façons d'utiliser le pense bête me semble être pratiquées par tous les élèves.

J'ai également constaté que les élèves n'avaient pas besoin de Philippe pour apprendre. Ce constat, je l'ai vraiment fait en observant les élèves à travers la caméra. Ils travaillent tous de façon autonome en sollicitant l'aide des copains quand cela s'avère nécessaire. Ils travaillent par deux ou trois parfois pour rédiger une pièce de théâtre ou faire "des phrases qui riment" et au bout du compte ils travaillent tous. Impressionnant et très déstabilisant pour moi... Je suis peut-être en train de basculer du côté obscure...

Bref au bout des 40 minutes où j'ai privilégié de filmer quasiment en continue, j'ai finalement pu me rendre compte que j'avais grosso modo vu tous les élèves devant la caméra du fait des multiples déplacements et coopérations. Je me suis rendu compte que je dérangeais plus les élèves qu'autre chose avec mes quelques questions sur l'utilisation du plan de travail et sur se qu'ils étaient en train de faire et pourquoi ils le faisaient précisément maintenant:

"Je fais cette activité parce que j'en ai envi."


Une nouvelle visite très instructive donc qui nous a permis également avec Philippe d'entrevoir l'importance des repères spatiaux pour l'enfant. En effet dans la classe, l'environnement est bien maîtrisé par les élèves en revanche dans des lieux comme la bibliothèque de l'école, la salle de motricité, où la cour les comportements d'auto-organisation sont encore à construire. De plus nous nous sommes interroger sur l'activité EPS. En effet, les élèves s'auto-organisent pour choisir l'activité sportive, pour la mettre en place (matériels, équipes...). Mais certains élèves ne voulant pas faire d'EPS ont demandé si il n'était pas possible de faire de travailler en classe (c'est le monde à l'envers le 3type). Philippe lors de la réunion schtroumfée a alors rappelé qu'il n'avait pas le droit.

Je me pose alors la question suivante: "Comment permettre à tous les élèves de faire de l'EPS sans les contraindre dans une activité choisie par me groupe (le groupe choisissant souvent les jeux collectifs) ?"

Je pense que la solution serait peut-être de mettre en place des activités dans d'autres domaines d'activités tels que la danse, le jonglage, les jeux d'opposition duel (lutte), jeux de raquette... En multipliant les possibilités d'activités, l'élève trouve forcément quelque chose pour lui (comme pour l'art plastique Philippe).


Laurent Lançon



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