Bonjour,
en avant-première, je soumets à la sagacité des membres du comptoir ce
petit manifeste sur la monnaie que je viens d'écrire et qui doit être
publié dans une revue bilingue et sur le site de la P2P foundation.
Vous verrez que si l'on y parle d'argent, le sujet central est au fond
celui du réseau et de ses protocoles.
A plaisir de vous lire.
Amicalement

Olivier

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Manifeste pour une alternative monétaire P2P

Olivier Auber

A l’approche de la dislocation du système monétaire mondial, les
modèles monétaires alternatifs pullulent tels des générations
spontanées d’espèces quasi-vivantes (Bitcoin, IEML, Ethereum, OpenUDC,
Ucoin, etc.). Tous ces nouveaux modèles sont concurrents les uns des
autres car ils tentent de proliférer sur le même terrain de nos
échanges. On sait qu'ils vont se combiner entre eux, muter ou
disparaitre pour établir finalement un nouvel écosystème. Pour tenter
d'accélérer la transition vers un modèle monétaire durable dans lequel
les hommes pourront se reconnaître entre pairs, le présent manifeste
propose aux acteurs de la mutation que nous sommes, non pas nous
laisser sélectionner par ces modèles suivant notre capacité à s’y
conformer, mais de nous comporter en sélectionneurs, c’est-à-dire
d’appliquer à ces modèles des critères de sélection Darwiniens.

Explosions de codes

La première explosion de « codes » est nommée « abiogenèse » : c’est
le passage d’un monde sans biologie à un monde biologique. Chaque être
vivant (procaryotes, eucaryotes, métazoaires) est défini par un code
régissant sa forme et sa reproduction. La plupart des espèces apparues
lors de l’abiogénèse ont disparu ou muté, tandis qu’un petit nombre à
proliféré. La deuxième explosion de « codes » a été nommée récemment «
atechnogénèse[1] » : c’est le passage d’un monde sans technologie à un
monde avec. On peut faire remonter l’atechnogénèse à l’apparition-même
du genre Homo, c’est-à-dire à l’irruption d’un proto-langage chez
certains hominidés. Le catalyseur de cette deuxième explosion de
codes, non plus biologiques mais symboliques, aurait été selon
certains chercheurs[2], l’invention des armes, bien avant celle du
feu.  L’arme dans sa version la plus préhistorique aurait rendu
brutalement obsolète l’ordre social basé sur la domination physique
propre aux hominidés, car elle leur aurait permis de tuer leurs
semblables sans trop de risque. Brutalement l’ordre entre dominants et
dominés basé sur la force physique, se serait brisé et cette crise
politique aurait entraîné un immense stress de l’espèce. Les individus
présentant des comportements adaptés auraient été sélectionnés, à
savoir ceux qui se sont montrés capables à la fois de repérer des
faits saillants dans l’environnement et de les communiquer à leurs
congénères par un geste de la main, une vocalisation, et plus tard par
un langage de plus en plus articulé. Le langage aurait été ainsi la
Stratégie Evolutionnaire Stable[3] permettant de détrôner la force
brute pour devenir l’élément moteur de notre organisation sociale.

La monnaie comme arme

Les armes ont continué à co-évoluer avec notre langage, et la plus
raffinée d’entre elles, - car invisible et essentiellement d’ordre
logique -, est sans doute la machine infernale de la monnaie et du
capital.  La monnaie, avec le code source que nous lui connaissons
depuis 5000 ans[4], est une machine à concentrer le capital, qui
lui-même est investi prioritairement dans des moyens de concentrer la
monnaie.  Cette boucle tautologique, offensive ou dissuasive suivant
les cas, institue notre ordre social. Cependant, l’ordre monétaire
semble se craqueler depuis peu : le capital - traditionnellement vu
comme l’accumulation des stocks et des moyens de production –, se
dématérialise soudainement sous la forme de valeurs économiques et
symboliques complexes, de robots et d’intelligences artificielles
travaillant automatiquement pour leur propre puissance. Cette
concentration exponentielle laisse autour d’elle de vastes zones
désertiques, où la monnaie comme les autres valeurs économiques et
symboliques tendent à disparaître ;: les échanges y sont stoppés. Le
code carnivore de la monnaie, fondé sur son mode de création par la
dette, apparait donc de plus en plus comme un bug conduisant
inéluctablement à l’autodestruction du système quasi-vivant qu’il a
engendré. Ainsi, tout se passe comme si l’emballement de cette
tautologie rendait brutalement obsolète l’ordre social basé sur la
maîtrise du langage, car elle permet à une sorte de machinerie de tuer
sans risque nos semblables. A tel point que notre espèce semble à
nouveau soumise à un stress politique comparable à celui qui avait
conduit à l’invention du langage. En réponse, des codes monétaires
alternatifs voient le jour, qui sont autant d’armes capables de faire
émerger un nouvel ordre social. Parmi eux, se cache notre nouvelle
Stratégie Evolutionnaire. Comment la détecter ? Comment la
sélectionner ?

Perspectives anoptiques

Pour nous aider, on peut tenter d’observer un fait est passé
relativement inaperçu depuis le début de la Révolution Industrielle,
plus particulièrement depuis l’émergence des télécommunications :
c’est l’irruption de deux nouvelles « perspectives  » analogues à la «
perspective spatiale »  de la Renaissance.  En effet, les réseaux sur
lesquels circulent toutes les valeurs économiques et symboliques,
peuvent fonctionner selon deux architectures, - centrée ou acentrée -
, qui réalisent des formes de construction « en perspective » trouvant
comme point de fuite, dans le premier cas, un centre physique (un
serveur par exemple), dans le deuxième, un « code » ; celui sous
couvert duquel les agents présents dans le réseau échangent (c'est
leur signe de reconnaissance en quelque sorte. Dans le premier cas, on
peut parler d'une « perspective temporelle » (PT) car c'est au centre
(point de fuite temporel) qu'émerge instant après instant le temps
propre du réseau rythmé par l’interaction de ses membres. Dans le
deuxième cas, il s’agit d'une « perspective numérique »  (PN) car
c'est bien un « code » numérique arbitraire (un code de fuite), - la
monnaie par exemple - qui est le garant de l'émergence du temps propre
du réseau en chacun de ses nœuds. Le plus souvent, à notre insu, nous
construisons, percevons et évaluons grâce à ces deux perspectives les
réseaux sur lesquels prolifèrent les espèces quasi-vivantes citées
plus haut. A notre insu, car contrairement à la perspective spatiale
qui était principalement d’ordre optique, ces nouvelles perspectives
sont « anoptiques[5] », c’est-à-dire non-optiques : elles s’adressent
non plus seulement à nos yeux mais à notre cognition toute entière.
Ces deux nouvelles perspectives partagent nombre d'attributs
topologiques et symboliques avec la perspective spatiale, notamment on
peut aussi parler à leur égard de « construction légitime », tout
comme Alberti[6] le fît à la Renaissance.

Refonder la légitimité à l’heure des réseaux.

En tant qu’agents des réseaux structurés par ces perspectives, nous
sommes le plus souvent placés dans une position de « sélectionnés »,
leur laissant leur soin de façonner notre imaginaire et nos jugements.
Par contre, en prenant conscience de l’existence de ces perspectives
et en interrogeant leur  légitimité, nous pouvons choisir de nous
placer en tant que « sélectionneurs » des espèces quasi-vivantes
qu’elles instituent et dont nous faisons partie.

Le présent manifeste propose à la discussion trois critères permettant
à tout agent d’évaluer la légitimité d’un réseau quelconque dans
lequel il s’insère :

A) Le réseau accepte-t-il tout agent A qui le demande ? L’agent A
peut-il librement quitter le réseau ?

AB) Tout agent B (présent ou futur) est-il traité comme l’agent A,
y-compris les agents qui conçoivent, développent, administrent et font
évoluer le réseau ?

ABC) L’appartenance des agents A, B et C (ABC étant le début d’une
multitude) à un réseau satisfaisant aux deux premiers critères,
suffit-il à ce qu’ils se reconnaissent comme pairs ?

Notons que ces trois critères proposent une reformulation adaptée aux
réseaux de principes anciens et un peu oubliés, par exemple ceux de
République française : « LIBERTE – EGALITE – FRATERNITE ». Ainsi, ce
manifeste se situe dans la lignée de nombreuses autres tentatives de
l’Humanité pour entrer dans une ère où la loi de la Jungle n’aurait
plus cours. Cette nouvelle ère pourrait s’appeler l’aethogénèse  (d’un
monde sans éthique à un monde avec éthique). Avec l’aide de chacun,
elle donnerait lieu à une nouvelle explosion de « codes » respectant
l’Etre de toutes les espèces, à commencer par la nôtre.

<ENCADRE>
A titre d’exercice, chacun pourra tenter, pour certains réseaux, de
distinguer s’ils relèvent d’une Perspective Temporelle (PT) ou bien
d’une Perspective Numérique (PN), et de les soumettre aux critères de
légitimité proposés. On verra par exemple que Facebook est une PT qui
ne répond pas au critère AB (son créateur Mark Zuckerberg n’est pas
traité comme n’importe quel agent A ou B). On verra que le réseau
monétaire défini par l’Euro est une PN qui ne répond pas, ne serait-ce
qu’au critère A (il est quasi impossible de ne pas échanger en Euros
dans la zone économique défini par cette monnaie). On verra qu’une
plateforme d’échange boursier (NYSE par exemple) est une PT qui ne
répond à aucun des critères, en particulier car elle donne la part
belle à des agents de type Intelligence Artificielle (Trading Haute
Fréquence) que les agents humains ne peuvent reconnaître comme pairs.
Enfin, les modèles monétaires alternatifs en cours d’émergence sont
pour la plupart de type PN. Chacun pourra constater que Bitcoin est
très loin d’être légitime, mais que d’autres modèles sont proches de
le devenir, notamment ceux fondés sur un Dividende Universel[7].
</ENCADRE>

Olivier Auber est artiste et chercheur indépendant, membre du groupe
de recherche de la P2P foundation, affilié au laboratoire Evolution,
Complexity and COgnition (ECCO) http://ecco.vub.ac.be de la Free
University of Brussels (VUB) et au Global Brain Institute
http://globalbraininstitute.org


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[1] Cadell Last : “Deep Future of Big History” (2014)
http://theadvancedapes.com/deep-future-of-big-history/

[2] Jean-Louis Dessalles : « Why talk ? » (2014). In D. Dor, C. Knight
& J. Lewis (Eds.), The social origins of language, 284-296. Oxford,
UK: Oxford University Press.
http://perso.telecom-paristech.fr/~jld/papiers/

[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/Stratégie_évolutivement_stable

[4] David Graeber : « Dette, 5000 ans d’histoire » (2013). Les Liens
qui Libèrent (L.L.L. Ed.)

[5] Olivier Auber : « Du Générateur Poïétique à la Perspective
numérique » http://fr.wikipedia.org/wiki/Générateur_Poïétique

[6] Leon Battista Alberti : http://fr.wikipedia.org/wiki/Leon_Battista_Alberti

[7] Théorie Relative de la Monnaie : http://fr.wikipedia.org/wiki/
Théorie _Relative_de_la_Monnaie

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[email protected]
http://cafedu.com/mailman/listinfo/comptoir_cafedu.com

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