<https://docs.google.com/document/d/1IdzC35blbUt-s-JSi9Ifevc7Tvn8by6IFHPJTcwVE4w/edit>
Puisque Julien est fan de comparaison avec l'écriture, vous aimerez
peut-être la devise des frères Estienne: "je sens plutôt l'huile que le
vin" - pour être un imprimeur, traduire et éditer les plus grands penseurs,
tailler ses caractères, il vaut mieux pas passer son temps à la taverne en
face.

Julien écrit:

> Je constate que 2 ans après, les discussions sont les mêmes dans les
> conférences, articles et tables rondes.
>

Je ne crois pas que les discussions soient les mêmes. Je me permets de
donner ici une version anglophone de l'évolution du débat.

Dans les dix années qui ont précédé la crise de 2007, les Etats-Unis,
l'Angleterre, l'Australie etc. ont fait face a une grave crise du
recrutement dans les professions de l'informatique - celle du 'code', parce
que les commerciaux ne manquaient pas.  La crise touchait à la fois les
formation universitaires, en chute libre, et les postes, qui restaient à
pourvoir.

Paradoxalement, on n'avait jamais autant parlé d'informatique. Le
gouvernement Blair avait un spécialiste ès révolution numérique parmi ses
membres. Toutes les pubs et tous les articles de journaux faisaient
l'apologie de la révolution numérique. Alors, pourquoi ce paradoxe?

Mon explication, c'est que la mode informatique ne touchait pas à la
réalité du sujet. C'était une mode de la consommation de numérique, c'est
pour ça qu'elle donnait une telle illusion de facilité. Dans les écoles,
comme le college (une sorte de lycée technique) anglais ou j'enseignais
alors, tout était fait pour maintenir cette illusion de facilité: diplômes
pour tous, possibilité de rattraper tout travail manquant indéfiniment, et
programmes scolaires sans aucune proposition de prendre une part active à
la création numérique. Etonnez-vous après ça que les universités et les
compagnies qui forment et embauchent des jeunes pour créer les systèmes
aient du mal à recruter.

Mais tout ça a eu une fin très brutale: le manège fou qui entrainait cette
illusion s'est arrêté du jour au lendemain. Et avec, la pompe à fric qui
fournissait du travail à des jeunes très mal formés, employés à pousser à
la consommation, et qui se sont retrouvés, du jour au lendemain, sans
travail. Seuls ceux qui avaient développé une compétence réelle, et avaient
réussi à la faire valoir dans leur entreprise, sont restés. Pour une bonne
partie de mes anciens collègues et de leurs étudiants, le choc du
renversement des valeurs a été complet; tout ce qui était vrai avant la
crise est devenu faux: inutile de coder? Faux; la révolution numérique crée
un commerce entièrement nouveau? Faux; les principes de l'informatique sont
transformés par la montée d'internet? Faux...

Peut-être qu'en France la transformation a été moins visible. Dans
l'enseignement - l'engouement pour les technologies de l'information a été
moins stupide, retenu par la lenteur de réaction de l'éducation nationale.
Dans la formation - les écoles d'ingénieur n'ont jamais perdu leur
réputation. Dans le monde du travail - je n'ose pas remercier le chômage
élevé et l'incroyable productivité des actifs français qui travaillent,
mais ils font partie de "l'amortisseur" qui a fait que l'avant et l'après
crise n'ont pas été, en France, le choc incroyable des pays anglophones.

Revenons à nos moutons. Le débat a-t-il évolué depuis quelques années?

- il a énormément évolué en Angleterre, où l'échec des 'technologies de
l'information' est patent. C'était un encouragement à la passivité devant
le spectacle de la transformation numérique en marche, c'est fini. Les gens
compétents se font entendre. Les programmes ont évolué: des technologies de
l'information, à l'informatique en tant que telle et en tant que science.
Il faut encore former des professeurs, affiner les programmes, proposer des
logiciels adaptés, des manuels...

- et en France? A en juger par vos initiatives, la France est un ou deux
ans derrière l'Angleterre - mais la question était plus focalisée en
Angleterre sur les choix de discipline. Les questions de réforme éducative,
de moyens, de pérennité des programmes (si on ajoute l'informatique - on
enlève quoi?), sont un autre débat en France, qui ne simplifie pas la tâche
et peut la faire dérailler complètement. Et chez vous aussi il faudra des
IUFM d'informatique, des postes, des logiciels pour les jeunes, des manuels.

Mais alors, pensez-vous, pourquoi est-ce qu'on parle encore de ces aspects
'consommateurs' de la révolution numérique?

- d'abord c'est le deuxième débat: la réforme éducative et les moyens. Les
écoles anglaises ont des tableaux informatisés dans toutes les classes, des
salles équipées et sécurisées, des extranets à la maison pour les devoirs
des enfants et la maintenance qui va avec. Tant que ce ne sera pas fait en
France, on trouvera des gens pour confondre "code au programme" avec
"internet dans la classe". Le second finira par aller de soi.

- ensuite, parce qu'il existera toujours des gens pour préférer la
facilité. La révolution numérique, comme les révolutions politiques,
sociales, industrielles, ne se fait pas sans effort. Il a fallu du sang,
des pavés, de la sueur et du cambouis. Ce n'est pas du goût de tout le
monde. C'est plus facile de faire le révolutionnaire sur un plateau télé.

>
Comme dit Julien:
Mais peut être (...) les initiatives collectives productrices de "bien
commun", d'écosystème, sont ce qui va décaler le débat.

A en juger par ce que j'ai vu se passer en Angleterre, vous avez devant
vous plusieurs années de ce travail, d'initiatives individuelles ou
associatives, de clubs, de propositions. Plus si le débat déraille ou part
dans des directions multiples.

Mais ces moments de travail sont aussi les plus beaux. En fait c'est super
de se sentir actif - comme disent les frère Estienne, de sentir l'huile.

C.
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