http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,[EMAIL PROTECTED],50-684114,0.html
Incident lors d'une perquisition
La spectaculaire perquisition menée, le 27 juin, dans les bureaux du
ministre de l'économie et des finances, Thierry Breton, présent ce jour à
l'ONU, à New York, a été le théâtre d'un incident resté inconnu à ce jour.
Alors que les deux juges chargés d'enquêter sur l'affaire Rhodia
s'affairaient à recenser les pièces qui pouvaient intéresser leurs
recherches dans le bureau de M. Breton, à Bercy, l'un des policiers de la
brigade financière qui les accompagnaient s'est aperçu que le conseiller
juridique du ministre enregistrait les magistrats à leur insu.
L'intéressé, Jean-Baptiste Carpentier, a été interpellé et auditionné. Il
est apparu qu'il avait enregistré les propos des juges d'instruction à
l'aide de son "Palm", sorte d'assistant personnel électronique pouvant
servir, à l'occasion, de magnétophone, qui été saisi.
Sollicité par Le Monde , l'intéressé s'est refusé à tout commentaire. Mais
devant les policiers, il avait indiqué que cette démarche équivalait à une
simple prise de note et qu'il n'agissait en aucun cas sur ordre de son
ministre. Il s'agissait selon lui d'"un malentendu" .
Rhodia : les deux principaux plaignants ont été espionnés par des sociétés
privées
LE MONDE | 31.08.05 | 12h52 • Mis à jour le 31.08.05 | 12h52
u cœur de l'été, l'affaire Rhodia a connu un nouvel épisode. Il est apparu
que, derrière cet austère dossier financier, se dissimulaient des
pratiques relevant de l'espionnage économique et visant les deux
principaux plaignants de cette enquête, Hugues de Lasteyrie et le banquier
Edouard Stern, assassiné le 1er mars, à Genève, par sa maîtresse. MM. de
Lasteyrie et Stern sont considérés par un certains nombre d'autres
actionnaires de Rhodia comme des spéculateurs.
La justice a découvert, le 13 juillet, que deux rapports d'enquêtes
réalisées sur Edouard Stern avaient été soumis à l'ancien président de
France Télécom, Thierry Breton, actuel ministre de l'économie et des
finances.
Quelques jours plus tôt, les enquêteurs avaient mis la main sur une étude
effectuée, pour le compte de Rhodia, sur M. de Lasteyrie.
Interrogé, mardi 30 août, le ministre des finances a expliqué qu'après
avoir effectivement pris connaissance d'un rapport réalisé par la société
Sécurité sans frontières (SSF), il avait signifié une fin de non-recevoir
et qu'aucune facturation n'avait été adressée à France Télécom.
Edouard Stern et M. de Lasteyrie sont à l'origine de cette enquête.Ils ont
porté plainte pour diffusion de fausses nouvelles, présentation de comptes
inexacts et abus de biens sociaux.
Leurs accusations visent notamment Jean-Pierre Tirouflet, président de
Rhodia au moment des faits, Jean-René Fourtou, en qualité de patron
d'Aventis, principal actionnaire, passé depuis à la tête de Vivendi, et
Thierry Breton, administrateur et président du comité d'audit de Rhodia
jusqu'en 2002. Jusqu'à présent, cette affaire n'a débouché sur aucune mise
en examen.
Ces nouveaux éléments étayent les soupçons de surveillance dont ces deux
financiers affirmaient être l'objet.
L'un des associés d'Edouard Stern, à New York, avait découvert, fin 2004,
un système d'écoutes dans son téléphone. Fin juin, une enquête
préliminaire a été ouverte au parquet de Paris à la suite de la plainte de
M. de Lasteyrie et de son avocat, Philippe Champetier de Ribes, pour
atteinte à la vie privée. Leurs ordinateurs et leurs domiciles auraient
été visités.
Le 27 juin, lors de la perquisition du siège de Rhodia, les policiers
découvrent qu'une société d'intelligence économique, Egideria, a enquêté
sur M. de Lasteyrie pour le compte de l'entreprise.
Quatre mois plus tôt, le 11 mars, M. Lasteyrie avait affirmé, devant les
juges, être l'objet de filatures organisées par Egideria avant de faire
état des menaces qui pesaient sur lui et Edouard Stern. Selon lui, "un
certain Joël Rey avait accepté un mandat de Jean-René Fourtou et de Claude
Bébéar pour constituer un dossier de moeurs sur Stern et le déstabiliser".
Le dirigeant d'Egideria, Yves-Michel Marti, prestataire de Rhône-Poulenc
puis de Rhodia depuis une dizaine d'années, a expliqué aux policiers qu'il
s'agissait de savoir s'il n'y avait pas d'autres intérêts financiers
derrière M. de Lasteyrie.
Le rapport, facturé près de 30 000 euros, détaille l'ensemble des avoirs
de M. Lasteyrie, domicilié en Belgique, et ses biens personnels. "Je ne
suis pas autorisé à commenter les prestations que je réalise pour mes
clients", a indiqué au Monde M. Marti.
Quant aux recherches menées sur "Joël Rey", dont le nom a été cité par M.
Lasteyrie, elles ont permis, comme l'a indiqué le Journal du dimanche, fin
juillet, de remonter jusqu'au dirigeant de la société Astarte, auteur,
pour le compte de Sécurité sans frontières (SSF), de deux rapports sur
Edouard Stern.
SSF, créée en 2000 et rachetée, fin 2004, par la Sofema, ancienne
émanation du ministère de la défense, est spécialisée dans la sûreté des
entreprises et la protection des expatriés.
SSF est présidée par Frédéric Bauer, ancien directeur de la sécurité chez
Dassault, secondé par Pierre-Jacques Costedoat, qui fut directeur des
opérations de la DGSE et gouverneur militaire de Paris.
Selon M. Costedoat, interrogé par Le Monde, les rapports concernant
Edouard Stern ont été "présentés et commentés" à M. Breton sans que
celui-ci n'ait commandé cette enquête, qui ne relevait que "d'une offre
commerciale sans suite, qui n'a pas été rémunérée".
SOUMIS À THIERRY BRETON
Le premier rapport propose de recenser et de décrire les adversaires du
financier puis d'approfondir ses relations avec Vincent Bolloré et Albert
Frère.
L'auteur passe en revue un certain nombre de chefs d'entreprise et de
présidents de banque et s'arrête sur le cas de Claude Bébéar, fondateur
d'Axa. Ce dernier est présenté par SSF comme la tête de réseaux qui ont
tout intérêt à réduire "la nuisance" d'Edouard Stern. Le deuxième rapport
traite du parcours personnel du banquier disparu.
L'actuelle direction de France Télécom a indiqué que l'entreprise est sous
contrat depuis plusieurs années avec SSF pour des prestations de sûreté et
pour la protection des expatriés. Le directeur des relations humaines,
Olivier Barberot, a ajouté que SSF s'occupait de la protection personnelle
des présidents de France Télécom. La direction a ajouté que les
collaborateurs de M. Breton n'avaient pas été informés de ce rapport.
Le porte-parole de France Télécom, Marc Meyer, a confirmé que l'entreprise
n'avait jamais "commandé ni payé une telle étude". Lors de leurs
recherches, les policiers ont, néanmoins, trouvé la trace d'une facture de
11 960 euros liée à ces rapports et adressée, le 24 février, à France
Télécom. Le 3 mars, pourtant, cette même facture était annulée.
Des experts ont été commis par les juges chargés de l'affaire, Henri Pons
et Jean-Marie d'Huy, afin d'effectuer des recherches sur les disques durs
et agendas saisis à France Télécom dont ceux de l'actuel président, Didier
Lombard, et de son prédécesseur, Thierry Breton, de Jean-Yves Larrouturou,
secrétaire général du groupe, et d'Olivier Barberot. L'avocat des sociétés
d'Edouard Stern s'est refusé à tout commentaire.
Jacques Follorou
Article paru dans l'édition du 01.09.05