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Enquête
Alerte aux robots-guerriers
LE MONDE | 19.10.05 | 12h39 

La Mule pèse 2 tonnes. Elle a la taille d'une camionnette, mais sa carrosserie
arrondie et moulée d'un seul bloc lui donne l'air d'un jouet. Grâce à ses six
énormes roues indépendantes, elle peut circuler sur n'importe quel terrain,
franchir un bourbier et même grimper un escalier. Lorsqu'il faut aller vite,
elle actionne son moteur diesel. S'il vaut mieux avancer lentement et en
silence, c'est le moteur électrique qui prend le relais.

Elle n'a ni porte ni fenêtre, car personne ne monte à son bord : la Mule est le
premier véhicule robotique au service de l'armée américaine, capable de se
déplacer toute seule, sans pilote ni télécommande. Elle est surmontée d'une
grosse tête ronde translucide, fixée à un bras rétractable et bourrée de
caméras, de micros, de capteurs, de radars, de sonars et de lasers. Elle peut
voir et entendre tout ce qui se passe autour d'elle, de jour comme de nuit.
Elle détecte les mouvements et les sources de chaleur, calcule la distance la
séparant d'un objet fixe ou mobile. Grâce à ce flux continu de données, son
ordinateur de bord dessine en temps réel une carte dynamique de son
environnement, puis définit un itinéraire praticable. La Mule est
"intelligente".

Sa première mission sera d'accompagner les fantassins en opérations et de
porter leurs paquetages \u2013 ­ d'où son nom. Plus exactement, elle suivra un
mini-émetteur logé dans la veste de l'un des soldats de son unité. Equipée
d'une benne, elle pourra transporter des centaines de kilos d'armes, de vivres
et de matériel. Les GI qui doivent parfois porter sur leur dos plus de 40 kg
d'équipement seront ainsi plus agiles. Elle servira également de groupe
électrogène, de purificateur d'eau et de détecteur de mines ou d'armes
chimiques et bactériologiques.

Attention, la Mule n'est pas encore au point. Mais au printemps 2005, le
Laboratoire de recherche de l'armée américaine (USARL), installé près de
Washington, a annoncé que ses tests réalisés sur un circuit accidenté avaient
été très encourageants. La décision a été prise de lancer la fabrication de
plusieurs modèles, ainsi que d'une gamme étendue de véhicules robotiques dont
le nom de code générique est simplement UGV pour "Unmanned Ground Vehicles"
(véhicules terrestres sans pilote).

La production en série pourrait commencer dès 2012, pour un déploiement sur le
terrain à partir de 2014. Le Darpa (Defense Advanced Research Projects Agency),
l'agence de recherche scientifique du Pentagone, a confié les différentes
parties du programme à plusieurs consortiums, réunissant des laboratoires
publics, des universités, des grands fabricants d'armements et des petites
start-up d'informatique et de robotique.

Dès à présent, le Darpa organise des expositions de maquettes dans les écoles
militaires, pour familiariser les jeunes officiers avec ces machines du futur.
En mai 2005, il a choisi le War College de Carlisle, en Pennsylvanie, pour
présenter une vingtaine de futurs UGV, à roues et à chenilles. Les plus gros
seront des wagons d'une quinzaine de tonnes, les plus petits des tanks
miniatures de moins de 100 kilos. Le Darpa a aussi annoncé la prochaine
naissance de Big Dog et Little Dog, deux plates-formes de transport dotées de
quatre pattes articulées.

Les élèves de Carlisle ont aussi découvert que les UGV de la deuxième
génération ne se contenteront pas de suivre les fantassins : ils pourront se
déplacer de façon autonome, grâce à des logiciels de navigation leur permettant
d'éviter les obstacles et de choisir des itinéraires discrets, genre lisières
de forêt ou rues étroites. Dès 2015, on devrait voir apparaître des UGV
programmés pour parcourir indéfiniment un même itinéraire, par exemple la
navette entre une zone de combat et une base arrière.

L'arrivée de ces UGV pleinement "autonomes", vers 2020, va d'abord bouleverser
les règles de surveillance et de reconnaissance des zones de combat. Grâce à
ses batteries de capteurs, un robot patrouillant inlassablement autour d'une
zone sera plus efficace que toute une armée de sentinelles. Aucun bruit, aucun
mouvement, aucun dégagement de chaleur, même infime, ne lui échappera. De même,
un robot envoyé en éclaireur en territoire hostile pourra collecter en quelques
minutes des masses gigantesques d'informations sur les positions ennemies et
les transmettre en direct à sa base arrière.

A partir de 2025 ou 2030, l'armée américaine espère posséder, en sus des UGV
autonomes, de véritables robots guerriers capables de prendre part aux combats.
Il s'agira d'une gamme de blindés rapides de 2 à 10 tonnes. Il est déjà prévu
de les équiper de fusils à longue portée, de mitrailleuses, de lance-grenades
et de missiles à guidage électronique. Ils ne seront pas programmés pour une
mission précise. Ils devront être capables de patrouiller dans une zone hostile
et d'analyser des situations complexes.

S'ils repèrent une unité ennemie, ils se placeront eux-mêmes en embuscade et
transmettront les informations au QG. Là, des officiers décideront de la suite
des événements. Si les robots reçoivent l'ordre d'attaquer, ils se chargeront
eux-mêmes de sélectionner les cibles prioritaires et déclencheront les tirs.
Selon M. Omead Amidi, ingénieur en robotique de l'université de
Carnegie-Mellon, cette division du travail est logique : "Dans vingt ans, les
hommes resteront meilleurs que les robots pour reconnaître les formes et les
objets. En revanche, les robots seront meilleurs que les hommes pour viser
juste." Qu'un robot puisse appuyer seul sur la détente pour tuer des humains ne
lui pose pas de problème : "Dans une guerre urbaine, un robot pourra atteindre
un homme au milieu d'un groupe sans faire de dommages collatéraux. En général,
un robot fera moins de victimes innocentes qu'un soldat fatigué, stressé ­ ou
agressif."

Bob Quinn, directeur de la société Foster-Miller, qui fabrique des mini-tanks
télécommandés, imagine déjà le passage au stade suivant, après 2030 :
"Techniquement, l'intervention humaine au moment de la décision de tirer ne
sera plus nécessaire. Le problème sera plutôt d'ordre éthique, ou politique.
Les officiers actuels se disent hostiles à l'idée de voir un robot prendre
l'initiative de tuer un humain, mais la prochaine génération aura peut-être une
vision différente. Si, dans trente ans, l'armée américaine se retrouve
embourbée dans une guerre meurtrière et incertaine, l'intervention humaine dans
la décision de faire feu sera peut-être considérée comme une perte de temps."

Il est prévu de déployer des robots-guerriers dans toutes les divisions. Mais
les officiers chargés de penser l'armée du futur souhaitent donner la priorité
aux unités spécialisées dans la lutte antiguérilla. Grâce à leur avance
technologique, les Etats-Unis se considèrent déjà sur un champ de bataille
ouvert, comme invincibles face à n'importe quelle armée conventionnelle. Ils
savent en revanche que leur avantage est moins net face à une insurrection dans
une grande ville.

Apparue dès 1991 lors de la désastreuse expédition en Somalie, la prise de
conscience est renforcée chaque jour par la guerre en Irak. Une fois de plus,
les stratèges américains misent donc sur la technologie pour remédier à leur
faiblesse tactique. Charles Shoemaker, chef du programme robotique du US Army
Laboratory, fait la liste des vertus du robot de guerre dans un futur conflit
"de basse intensité". "Il ne sera pas seulement plus précis qu'un humain, son
tir sera si rapide qu'il pourra intercepter un projectile. Il supportera des
chocs et des accélérations intolérables pour un organisme vivant. Il pourra
fonctionner nuit et jour sans se reposer, ou rester caché sous des gravats
pendant des semaines, puis repartir au quart de tour. Pour faire tout cela, il
n'aura besoin de rien, sauf de carburant." Sera-t-il pour autant invincible ?
"Bien sûr que non, mais s'il ne rentre pas de sa mission, personne ne le
pleurera."

Plus prosaïquement, les robots-guerriers pourraient aider l'infanterie à gérer
une possible pénurie de main-d'\u0153uvre. Si les Etats-Unis décidaient à
l'avenir de mener de front plusieurs conflits de longue durée, leurs armées
courraient sans doute le risque de manquer d'engagés. Or le rétablissement du
service militaire obligatoire semble à ce jour improbable, en tout cas pour des
guerres "périphériques" dans des pays lointains. En octobre 2004, un projet de
loi en ce sens a été rejeté par la Chambre des représentants de Washington par
402 voix contre 2.

CELA dit, personne n'envisage la création d'une armée de robots partant seuls
au combat, tandis que les humains resteraient tranquillement à l'arrière.
"L'îlot automatisé fonctionnant en autarcie est un mythe, affirme Charles
Shoemaker. Les robots sont faits pour accroître l'efficacité des combattants,
pas pour les remplacer." En fait, les soldats devront apprendre à travailler en
collaboration avec les UGV et à les intégrer dans leur vie quotidienne.

Le Darpa travaille sur un char d'assaut miniature d'une dizaine de kilos,
portable à dos d'homme, le Packbot, qui pourra être activé en quelques secondes
et partir à l'assaut en terrain découvert ou pénétrer dans un bâtiment suspect.
Les fantassins disposeront de modèles encore plus petits comme le Throwbot
(robot à lancer), qui pourra être jeté comme une grenade par la fenêtre d'une
maison tenue par l'ennemi. Une fois au sol, l'engin dépliera ses six pattes et
parcourra toutes les pièces, en envoyant des informations aux soldats restés à
l'extérieur. Une version explosive du Throwbot est à l'étude.

La robotisation de l'armée américaine devra évidemment être accompagnée d'une
refonte complète de l'équipement des fantassins. Armes, casques et uniformes
seront bardés de caméras, de micros et de capteurs, qui dialogueront en
permanence avec les UGV. Le système robotique saura exactement où se trouvent
les soldats. Il pourra mesurer leur rythme cardiaque, leur pression sanguine,
leur niveau de stress et de fatigue. Quand un humain sera blessé, le système
enverra au QG un message d'alerte ainsi qu'un premier bilan médical ­ \u2013
éventuellement un avis de décès.

Reste à résoudre un problème majeur : pour fonctionner et coordonner leur
action, les robots-guerriers auront besoin d'un réseau de communication sans
fil qui couvrira l'ensemble du champ de bataille et se déplacera au gré des
opérations. Or, contrairement à leurs homologues civils, les ingénieurs
militaires préféreraient éviter les communications par satellite, car un ennemi
bien équipé pourrait les brouiller ou les pirater. La seule solution est que
les robots constituent eux-mêmes leur propre réseau : chacun d'entre eux
servira de relais aux communications destinées aux autres UGV évoluant dans son
voisinage, les messages se propageant de façon aléatoire jusqu'à ce qu'ils
atteignent leur destinataire. Grâce à cette architecture horizontale et
décentralisée, le système continuera à fonctionner même si une partie de la
flotte d'UGV était détruite.

Au fond, les robots ne seront que la partie tangible d'un système dont le
véritable coeur sera le réseau. Leur "intelligence" ne proviendra pas de
super-ordinateurs embarqués dans leurs flancs comme l'avaient imaginé les
auteurs de science-fiction du XXe siècle. Elle sera collective et émanera de
l'interaction entre un grand nombre d'engins travaillant "en essaim". Un gros
robot de combat pourra envoyer en éclaireur un mini-robot bon marché ou un
avion sans pilote. Certains sauront sécuriser un pont, d'autres tendre une
embuscade, encercler un bâtiment, se disperser pour ratisser une zone, puis se
regrouper pour bloquer une offensive ennemie. Ils pourront aussi éparpiller
dans la nature des milliers de mini-capteurs jetables dotés d'émetteurs, créant
ainsi des systèmes de surveillance éphémères déjà baptisés "dust networks", les
réseaux-poussière.

Pour communiquer avec les humains, les robots devront envoyer des sons et des
images. Ils auront donc besoin de réseaux à haut débit, lourds, complexes et
vulnérables. Mais pour communiquer entre eux, ils utiliseront des codes
informatiques très légers, et se contenteront de réseaux à bas débit, souples,
faciles à installer et presque indétectables. Pour résoudre le problème du
réseau, il suffirait en théorie d'augmenter au maximum l'autonomie des robots
et diminuer autant que possible la supervision humaine. Cela dit, un problème
inédit pourrait alors surgir : les humains ignoreraient la teneur des messages
échangés entre robots en temps réel.

Effrayante perspective...

Yves Eudes
Article paru dans l'édition du 20.10.05

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