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La France et l'Europe de retour dans la course aux supercalculateurs
LE MONDE | 16.01.06 | 13h54  •  Mis à jour le 16.01.06 | 13h54

uit cents mètres carrés d'emprise au sol, 270 armoires de 2,3 m de hauteur abritant 540 unités de calcul de 16 processeurs chacune, 90 km de câbles, 2 mégawatts pour l'alimentation et autant pour le refroidissement... Le nouveau supercalculateur du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) ressemble à ce qu'il est : un monstre de puissance. Tera-10 peut effectuer 10 000 milliards d'opérations à la seconde (10 téraflops), une tâche qui mobiliserait une armée de 60 000 mathématiciens travaillant jour et nuit pendant cinq ans avec une calculette. Sa mémoire n'est pas moins phénoménale : 30 téraoctets, l'équivalent de la totalité des collections de la Bibliothèque nationale de France.

Ce titan est la dernière recrue du centre de Bruyères-le-Châtel (Essonne) de la direction des applications militaires du CEA. Son acquisition, pour un coût annoncé de 50 millions d'euros sur quatre ans, s'inscrit dans le programme de simulation numérique lancé après l'arrêt des essais nucléaires français dans le Pacifique, dont la dernière campagne a eu lieu en 1995-1996. "Le CEA a toujours fait des simulations du fonctionnement des armes nucléaires, explique Jean Gonnord, chef de ce projet. Mais, quand nous pouvions les valider avec des expériences réelles, elles étaient beaucoup plus simples : nous pouvions nous contenter de modèles à deux dimensions, de quelques milliers de mailles seulement. Désormais, pour garantir la sûreté des engins nucléaires et pérenniser la stratégie de dissuasion, il nous faut des modèles infiniment plus complexes, à trois dimensions, avec plusieurs centaines de millions de mailles." D'où, littéralement, une explosion des besoins de calcul. Le superordinateur Cray-T90 dont disposait voilà dix ans le CEA — ses 20 milliards d'opérations à la seconde en faisaient le plus puissant de la planète — était trop poussif pour cette nouvelle tâche. En 2001, le CEA s'est donc doté d'une machine 50 fois plus puissante, le Tera-1 de Compaq. Tera-10, livré par le constructeur français Bull, multiplie cette performance par 10. Et, en 2017, Tera-100 apportera un nouveau gain d'un facteur 10.

SCIENTIFIQUES GOURMANDS

Avec ces géants, la France et, avec elle, l'Europe, reviennent dans la course au calcul intensif que se livrent les grandes nations scientifiques. Une course aujourd'hui dominée de façon écrasante par les Etats-Unis. Dans le dernier palmarès mondial des supercalculateurs, établi en novembre 2005, ils trustent les 6 premières places, leur champion étant le Blue Gene/L conçu par IBM pour le Département à l'énergie (DOE). Le Japon, l'Espagne et les Pays-Bas se glissent aux 7e, 8e et 9e places. Sur les 100 premières machines, près des deux tiers sont installées aux Etats-Unis, contre 19 seulement en Europe — dont 3 en France. Le Japon est cité 10 fois et la Chine 3 fois, ce pays opérant, depuis quelques mois, une percée fulgurante.

Tera-10 hisse le CEA au 1er rang européen, et au 5e rang mondial. "Cette machine, et le fait que son fabricant soit français, montrent que l'Europe, après l'échec des "plans calcul" du début des années 1990, peut revenir dans la cour des grands", estime Jean Gonnord. Il en veut pour gage l'inscription, dans les prévisions du prochain programme-cadre communautaire de recherche et de développement, d'une ligne budgétaire consacrée à l'informatique de grande puissance. Avec l'objectif de créer, parmi les 25, plusieurs centres de calcul qui se maintiennent au meilleur niveau mondial.

C'est que la simulation numérique n'intéresse pas les seuls militaires. Les scientifiques sont de plus en plus gourmands en puissance de calcul — les biologistes pour déterminer la structure tridimensionnelle des protéines, les climatologues pour établir les scénarios de réchauffement, ou les astrophysiciens pour leurs modèles cosmologiques. Les industriels en sont eux aussi très friands, dans le secteur automobile par exemple, pour l'étude des propriétés des matériaux, ou l'aéronautique, pour celle des turbulences. Le CEA, qui fait profiter EDF, la Snecma (moteurs d'avions) ou l'Onera (recherches aérospatiales) de sa force de frappe dans ce domaine, va du reste s'équiper, fin 2006, d'un nouveau calculateur dédié aux applications civiles.

Pierre Le Hir
Article paru dans l'édition du 17.01.06

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