http://www.lesamisdugrigri.com/journal/no45/no45pg45.html

TRÈS POUR TRAIT
Jean Heinrich : le savoir-faire

De l’Intérieur à la DGSE, en passant par la DRM, Jean Heinrich a goûté à tous
les Services. Avant de se mettre à celui de Geos. 

Cela s’appelle du délit de patronyme ou de la prédestination. Au choix. Mais
quand on naît en 1940 avec un nom à forte consonance germanique, il est
presque indécent de travailler ailleurs que dans les forces armées. Nourri au
lait austère du protestantisme, Heinrich n’a pas dévié de ce quasi-destin et a
embrassé la carrière militaire. Avec brio. Chef du bureaux des affaires
réservées au ministère de la Défense de 1981 à 1983 (à l’époque de l’affaire
des écoutes de l’Elysée), le Général Jean Heinrich se branche en 1987 sur la
Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), où il prend la tête du
service action (l’option barbouze). Et la consécration arrive. En 1992, Pierre
Joxe, ministre de la Défense, le charge de créer la Direction des
renseignements militaires (DRM), dont il sera le patron durant trois ans. Sous
son mandat interviennent le génocide rwandais et la crise yougoslave. Le
massacre dans l’enclave bosniaque de Srebrenica — zone sous protection de
l’ONU — intervient en juillet 1995, juste avant son départ de la DRM. De
méchantes rumeurs l’expliquent par les sympathies pro-serbes de celui qui fit
une partie de ses études dans les Balkans... Sornettes, rétorquent ses
défenseurs. N’a-t-il pas été, en 1996, un exemplaire patron de l’opération de
l’Otan en Bosnie ? Son ultime mission au service de la France officielle. 

La retraite est toutefois un terme dénué de sens pour un tel homme. Son
arrivée à Geos, la plus grande entreprise de sécurité privée française, reste
mystérieuse. Est-ce sous son influence que l’ex-caporal-chef de la DGSE,
Stéphane Gérardin, a créé Geos en 1997 ? Dans le petit milieu de la sécurité
privée, on prête à Heinrich la volonté farouche de briser le monopole
anglo-saxon dans le secteur. Au nom de la France, bien entendu. Ou est-ce le
malin Gérardin qui manipule son ancien patron ? Un nom aussi ronflant charme
le client... et attire la bienveillance des services français. Qu’importe,
après tout. À la tête du comité de surveillance de l’entreprise depuis sa
création, Heinrich laisse parler un carnet d’adresses qui ne se limite pas au
sherpa chiraquien Maurice Gourdault-Montagne. Une visite éclair, en juillet
2000, au président tchadien Idriss Déby permet à Geos d’emporter un juteux
contrat : la sécurité autour du pipe-line Tchad-Cameroun. Heinrich aurait
rappelé à Idriss Débit-de-boissons "qui l’a mis au pouvoir", pestent la
concurrence. Mais, son grand œuvre est ailleurs. Sous son magistère, se
réalise le fantasme de tout officier de renseignement : ex de la DGSE, de la
Direction de la surveillance du territoire (DST) et de la DRM collaborent.
L’État français en a rêvé, Heinrich l’a fait... en privé. 

Xavier Monnier


Geos, le douzième homme de la grande muette
Partout où l’armée française ne peut ou ne veut intervenir, on appelle… Geos.

L’une des plus grosses boîtes françaises de sécurité a connu son heure de
gloire, et l’a fait claironner : "À l’Elysée, le Conseil des ministres cite
Geos", rapporte un communiqué du 26 août dernier. Suite à la catastrophe
aérienne au Vénézuela, la société avait été appelée en urgence par le Quai
d’Orsay, en soutien logistique. Communication ultra-positive, annonces en
rafale, Geos occupe le terrain. Avec en vitrine le général Jean Heinrich (lire
ci-contre) et l’ancien responsable de la DST, Louis Caprioli, interviewé par
les médias à chaque explosion de bombinette, ça rigole pas. Un zeste de people
— Gérard Royal, l’ancien agent de la DGSE, frère de Ségolène, et Guillaume de
Villiers, le jeune fiston du Vendéen —, un "politique" ami de Michel Roussin,
Alain Flandrois, et des consultants issus de cabinets de conseil, tout cela
conjugué à l’entrée, début 2005, d’un actionnaire à hauteur de 34 % de la
société : Geos sécurise, protège, cogite et prévient les risques pour 476
clients. "Un modèle de développement dynamique et performant", vante sa lettre
d’actualité. Oui, mais voilà, le revers de la médaille est moins doré. Les
employés seraient payés au lance-pierre. "Ils ont usé Gérard Royal avec 2 CDD,
après avoir pressuré son carnet d’adresses, et il est parti", soupire un
ancien de la maison. 

Plusieurs procès sont en cours aux prud’hommes. "Parfois nous faisons des
erreurs de recrutement, ce n'est pas leur talent qui est en cause", assure un
de ses responsables. Les départs se succèdent, comme récemment un responsable
Intelligence économique, et l’ancien colonel de la DGSE, Bertrand de
Turckheim, après 11 mois seulement de présence… À l’étranger, l’un des gros
clients de Geos, Total, râle devant l’important turnover. Si le pétrolier se
doutait que Geos sous-traite en douce certaines de ses missions ! La boîte
française est également soupçonnée de dérives : "En Angola, en Côte d'Ivoire,
au Tchad et au Cameroun, Geos fournit le matériel de sécurité et les experts,
les gouvernements prêtent les hommes. Il y a une imbrication avec les pouvoirs
en place. Et Geos explique parfois aux militaire la marche à suivre", confie
un expert. Pourquoi y voir malice… Des équipes de casseurs de grève seraient
aussi recrutées à la journée ? Persiflages de syndicalistes… Et quand le
partenaire de Geos en Géorgie, ancien ministre et ex-KGB, réclame un coup de
main pour surveiller les opposants à Paris ? Non, Geos, la compagnie des
nouveaux cols bleus, ne s’abaisserait pas à de telles méthodes… de barbouzes !
LL

Répondre à