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TRÈS POUR TRAIT Jean Heinrich : le savoir-faire De l’Intérieur à la DGSE, en passant par la DRM, Jean Heinrich a goûté à tous les Services. Avant de se mettre à celui de Geos. Cela s’appelle du délit de patronyme ou de la prédestination. Au choix. Mais quand on naît en 1940 avec un nom à forte consonance germanique, il est presque indécent de travailler ailleurs que dans les forces armées. Nourri au lait austère du protestantisme, Heinrich n’a pas dévié de ce quasi-destin et a embrassé la carrière militaire. Avec brio. Chef du bureaux des affaires réservées au ministère de la Défense de 1981 à 1983 (à l’époque de l’affaire des écoutes de l’Elysée), le Général Jean Heinrich se branche en 1987 sur la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), où il prend la tête du service action (l’option barbouze). Et la consécration arrive. En 1992, Pierre Joxe, ministre de la Défense, le charge de créer la Direction des renseignements militaires (DRM), dont il sera le patron durant trois ans. Sous son mandat interviennent le génocide rwandais et la crise yougoslave. Le massacre dans l’enclave bosniaque de Srebrenica — zone sous protection de l’ONU — intervient en juillet 1995, juste avant son départ de la DRM. De méchantes rumeurs l’expliquent par les sympathies pro-serbes de celui qui fit une partie de ses études dans les Balkans... Sornettes, rétorquent ses défenseurs. N’a-t-il pas été, en 1996, un exemplaire patron de l’opération de l’Otan en Bosnie ? Son ultime mission au service de la France officielle. La retraite est toutefois un terme dénué de sens pour un tel homme. Son arrivée à Geos, la plus grande entreprise de sécurité privée française, reste mystérieuse. Est-ce sous son influence que l’ex-caporal-chef de la DGSE, Stéphane Gérardin, a créé Geos en 1997 ? Dans le petit milieu de la sécurité privée, on prête à Heinrich la volonté farouche de briser le monopole anglo-saxon dans le secteur. Au nom de la France, bien entendu. Ou est-ce le malin Gérardin qui manipule son ancien patron ? Un nom aussi ronflant charme le client... et attire la bienveillance des services français. Qu’importe, après tout. À la tête du comité de surveillance de l’entreprise depuis sa création, Heinrich laisse parler un carnet d’adresses qui ne se limite pas au sherpa chiraquien Maurice Gourdault-Montagne. Une visite éclair, en juillet 2000, au président tchadien Idriss Déby permet à Geos d’emporter un juteux contrat : la sécurité autour du pipe-line Tchad-Cameroun. Heinrich aurait rappelé à Idriss Débit-de-boissons "qui l’a mis au pouvoir", pestent la concurrence. Mais, son grand œuvre est ailleurs. Sous son magistère, se réalise le fantasme de tout officier de renseignement : ex de la DGSE, de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et de la DRM collaborent. L’État français en a rêvé, Heinrich l’a fait... en privé. Xavier Monnier Geos, le douzième homme de la grande muette Partout où l’armée française ne peut ou ne veut intervenir, on appelle… Geos. L’une des plus grosses boîtes françaises de sécurité a connu son heure de gloire, et l’a fait claironner : "À l’Elysée, le Conseil des ministres cite Geos", rapporte un communiqué du 26 août dernier. Suite à la catastrophe aérienne au Vénézuela, la société avait été appelée en urgence par le Quai d’Orsay, en soutien logistique. Communication ultra-positive, annonces en rafale, Geos occupe le terrain. Avec en vitrine le général Jean Heinrich (lire ci-contre) et l’ancien responsable de la DST, Louis Caprioli, interviewé par les médias à chaque explosion de bombinette, ça rigole pas. Un zeste de people — Gérard Royal, l’ancien agent de la DGSE, frère de Ségolène, et Guillaume de Villiers, le jeune fiston du Vendéen —, un "politique" ami de Michel Roussin, Alain Flandrois, et des consultants issus de cabinets de conseil, tout cela conjugué à l’entrée, début 2005, d’un actionnaire à hauteur de 34 % de la société : Geos sécurise, protège, cogite et prévient les risques pour 476 clients. "Un modèle de développement dynamique et performant", vante sa lettre d’actualité. Oui, mais voilà, le revers de la médaille est moins doré. Les employés seraient payés au lance-pierre. "Ils ont usé Gérard Royal avec 2 CDD, après avoir pressuré son carnet d’adresses, et il est parti", soupire un ancien de la maison. Plusieurs procès sont en cours aux prud’hommes. "Parfois nous faisons des erreurs de recrutement, ce n'est pas leur talent qui est en cause", assure un de ses responsables. Les départs se succèdent, comme récemment un responsable Intelligence économique, et l’ancien colonel de la DGSE, Bertrand de Turckheim, après 11 mois seulement de présence… À l’étranger, l’un des gros clients de Geos, Total, râle devant l’important turnover. Si le pétrolier se doutait que Geos sous-traite en douce certaines de ses missions ! La boîte française est également soupçonnée de dérives : "En Angola, en Côte d'Ivoire, au Tchad et au Cameroun, Geos fournit le matériel de sécurité et les experts, les gouvernements prêtent les hommes. Il y a une imbrication avec les pouvoirs en place. Et Geos explique parfois aux militaire la marche à suivre", confie un expert. Pourquoi y voir malice… Des équipes de casseurs de grève seraient aussi recrutées à la journée ? Persiflages de syndicalistes… Et quand le partenaire de Geos en Géorgie, ancien ministre et ex-KGB, réclame un coup de main pour surveiller les opposants à Paris ? Non, Geos, la compagnie des nouveaux cols bleus, ne s’abaisserait pas à de telles méthodes… de barbouzes ! LL
