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Figures du Waldgänger
Le lundi 10 juillet 2006, par Jean Pascal
Waldgänger est le terme qu’utilise Jünger dans le Traité du Rebelle ; le 
Waldgänger, en Allemand, est "celui qui a recours aux forêts". Pour Jünger il 
s’agit d’une "figure", d’une sorte d’"homme schématique". Ce n’est pas un 
anarchiste, ni un militant, ni un rebelle, ni un résistant non plus. Le terme 
revient, avec celui d’Anarque, dans beaucoup de ses livres, dont un roman sur 
le Waldgänger même, intitulé Eumeswil, ou dans ses Entretiens. Michel Onfray 
l’évoque dans La Sculpture de Soi.

Ce texte tente de définir la position du Waldgänger, multiple et difficile à 
encadrer : il s’agit d’avoir la possibilité de dégager mais sans fuir, de se 
retirer du jeu tout en l’observant, de ne plus jouer, de ne plus y croire (tout 
en augmentant sa lucidité), de rester sur place mais en démissionnant 
intérieurement, se replier. Toutes les gradations existent, de la prise de 
conscience de l’humour de sa situation à l’exil intérieur complet. C’est en 
tout cas difficile à cartographier ! C’est en lisant un ouvrage de Pascal 
Bruckner que j’ai compris que l’on pouvait définir ce "territoire" en 
l’encadrant, en le construisant par rapport à ce qu’il n’est pas. Avez-vous 
remarqué comme tout ce vocabulaire est TOPOLOGIQUE ?...

L’expression "le recours aux forêts" est en elle-même très instructive. 
D’abord, il s’agit d’un "recours", c’est à dire un choix, une décision. La 
forêt est un lieu où l’on se cache, où l’on est invisible et forcément 
autonome. Mais il ne s’agit pas d’un exil, d’une disparition ; le recours aux 
forêts signifie qu’on peut surgir à nouveau, n’importe quand.
DEFINITIONS - LES VISAGES MULTIPLES DU WALDGÄNGER

Le Waldgänger n’est aucune des "figures" de cette liste, mais il emprunte à 
chacun :

L’Otaku est un terme japonais qui désigne les gens qui ne sortent plus du tout 
de chez eux, vivent reclus, reliés au monde grâce à Internet. Ils sont en 
général jeunes et passionnés par un domaine précis. Il existe un documentaire 
incroyable sur ce thème, réalisé par J.-J. Beinex. Mon personnage n’est pas un 
Otaku, mais il en a capté les avantages actuels : recherche du calme et de 
l’isolement, utilisation des ordinateurs et d’Internet comme "outils", qui 
préfère le mail au téléphone, se fait livrer ses courses plutôt qu’aller faire 
la queue dans les magasins. Les sociologues appellent ça "phobie sociale" mais 
il s’avère que c’est une forme possible de protection. Se protéger contre quoi 
? Contre la publicité généralisée, le bruit, les voitures, la pollution ou la 
musique d’ambiance... L’Otaku, sorte d’"ermite urbain", est intéressant car il 
prend la décision de se protéger de la folie de la cité tout en restant dans la 
cité.

L’Ermite, selon la définition, "vit dans la solitude", avec un sous-entendu, 
sans doute : qui le souhaite (pour réfléchir, ou éviter les humains ?). Il ne 
s’agit pas ici d’aller vivre dans une grotte, mais peut-être de se permettre 
des moments à soi. Il s’agit de se protéger aussi (des humains turbulents ou 
importuns, du bruit, des multiples excitations dont parle Nietzsche, qui nous 
font ressembler à des cobayes électrique, et empêchent la pensée de s’étirer et 
de bourgeonner). Se retirer, en somme... mais certainement (enfin, c’est ce qui 
m’intéresse ici) pour mieux comprendre les choses, afin, ensuite, de replonger 
dans le monde. Le Waldgänger est peut-être un ermite DE TEMPS EN TEMPS...

Dans plusieurs de ses livres, Pascal Bruckner évoque, lui, la figure du 
déserteur ; il s’agit peut-être d’observer le jeu mais de ne pas le jouer, 
faire un pas de côté, de se mettre en position oblique, joueuse, libre, 
responsable, et aussi, de façon assez nette, de se permettre AUSSI de rentrer 
dans le jeu si c’est nécessaire. On est dans une démarche de l’individu 
autonome, qui sait que le monde est complexe. Peut-être se retire-t-il pour en 
tracer les cartes ? Refuser de jouer tout en restant pas loin, cultiver sa 
lucidité, et peut-être une forme de désinvolture.

L’Autonome (quel mot étrange, non ?) m’intéresse pour plusieurs raisons. 
D’abord parce qu’il fonde son action sur une sorte d’éthique personnelle 
(l’Autonome, par exemple, ne se situe pas dans une minorité, même pour en tirer 
un quelconque avantage). Ensuite, il refuse de rester sans cesse à la surface 
de l’actualité, de la nouveauté, ce que j’appelle la "culture à réaction". Il 
ne s’agit pas, comme souvent, de réagir à ce que proposent les médias, le 
Spectacle, mais de chercher hors de cette surface, dans la profondeur. Une 
conséquence possible de l’Autonomie est la solitude, on y revient toujours : si 
à l’époque de la techno, vous faites de la techno, tout va bien, mais si à 
l’époque de la techno vous explorez l’utilisation du hautbois dans la musique 
hongroise du XIXème siècle, vous êtes tout seul !

Le Freineur Individuel, je n’ai rien trouvé de mieux pour l’appeler : l’action 
sur le monde n’est pas politique ou militante, c’est une stratégie individuelle 
qui exprime l’idée que, par exemple, si le train est fou, inutile d’aller 
manifester sur le toit avec les autres : il faut freiner soi-même, avec ses 
propres moyens. En somme : changer le monde par la somme de petites actions 
individuelles, responsables, plutôt que par des grandes idées, des grands 
projets, de grandes actions ou explications. Le Waldgänger n’est certainement 
pas un rebelle, ni un "freineur", en tout cas pas forcément. Position 
déconsidérée, ou automatiquement qualifiée de "lâche" par la société, observer 
sans agir, sans conclure, peut suffire au Waldgänger. Une des formes du 
quiétisme...

La "Figure" de L’Observateur est intéressante, parce que celui-ci ne FUIT PAS 
LA BATAILLE, il la scrute. L’observateur reste là où se situent les événements, 
mais est conscient d’avoir une position esthétique différente. Il peut 
d’ailleurs participer tout en observant, ou se mettre juste un peu à l’écart. 
Le positionnement en observateur implique une volonté de compréhension, pas de 
fuite. L’idée, aussi, est de n’être pas dupe. Le terme revient pour une des 
catégories des ennéagrammes.

La "Figure" du Promeneur prend de multiples formes, et est assez précise. Le 
paresseux, celui qui fait la sieste, qui se promène... Figure qu’on retrouve 
dans de très nombreux livres, de l’éloge de la paresse ou de la lenteur aux 
carnets de promeneurs. Mais on peut très bien être habité par cette "Figure" au 
milieu d’une réunion de bureau. Une sorte de regard déposé et surtout pas 
cynique, ou ricanant. Etre là sans l’être. Une des caractéristique du 
Waldgänger est que son recours aux forêts peut être utilisé partout. Il n’est 
probablement jamais "à fond", il observe, décode, s’amuse, mais n’en montre 
rien...

Le Touriste décodeur, le touriste qui observe, se renseigne, essaie de 
comprendre, relie, tisse des liens de sens, le touriste actif, quoi ! Ce type 
précis de touriste (l’exemple m’est donné par le livre extraordinaire de Giono 
Voyage en Italie ou les journaux de la fin de la vie de Jünger Soixante Dix 
s’Efface) déambule librement, choisit en permanence ce qu’il veut voir ou ne 
pas voir, etc etc (il faudrait approfondir cette "attitude"). Le Waldgänger 
possède cet état d’esprit en permanence, il est celui qui est là, qui observe, 
même : se régale, veut comprendre TOUT EN N’ETANT PAS DU COIN. Il ne fait pas 
partie du jeu ("la vie des gens qui habitent là"). Il est l’étranger, celui qui 
visite en sympathie. Mais il n’est pas du coin...

Le Waldgänger emprunte quelques traits au résistant. Il ne clame pas partout 
qu’il l’est, il se cache.

Et la Pataphysique ? Je suis le premier étonné. Voici un extrait de Clefs pour 
la Pataphysique de Guy Launoir (disponibilité inconnue) : " La Pataphysique 
est, d’allure, imperturbable. (...) La vie, c’est entendu, est absurde, mais 
c’est parfaitement banal, et il est grotesque de la prendre au sérieux. Surtout 
pour s’en indigner ou l’attaquer. Le comique est un sérieux qui s’excuse par la 
bouffonnerie, le sérieux pris au sérieux est inexorablement bouffon. C’est 
pourquoi le pataphysicien reste attentif et imperturbable (Imperturbabilité 
n’est pas une traduction noble de froideur. Le Pataphysicien se sent 
personnellement intéressé, - non par l’"engagement" de celui qui cherche à 
créer des valeurs humaines - mais à la manière de l’enfant regardant dans un 
kaléidoscope ou de l’astronome étudiant ses galaxies). Cette imperturbabilité 
lui confère l’anonymat et la possibilité de goûter l’entière profusion 
pataphysique de l’existence. "

Toutes ces "figures" ont recours aux forêts, d’une façon ou d’une autre. Le 
"champ de force" du Waldgänger peut s’appliquer à de nombreuses circonstances. 
D’autres domaines sont à explorer, comme le "quiétisme", ou un des axes de vie 
des personnages de Huysmans (Des Esseintes, que fait-il ? Voir aussi la préface 
de En Rade, qui joue avec cette topologie). Il faut s’intéresser à la vie de 
Glenn Gould, fasciné lui par l’idée du "Nord", et qui a cessé toute 
représentation en concert assez tôt dans sa carrière. Celle de Rimbaud (qui 
d’un seul coup ne joue plus, et part en Afrique sans plus jamais écrire de 
poème). J’ai retrouvé cet "axe" chez... Dilbert, la célèbre BD d’un cadre 
informatique qui reste à son poste mais n’y croit plus du tout, jouant le jeu 
sans le jouer jamais vraiment. Chez Thomas Bernhard et ses fleuves de colère 
rentrée (en particulier dans son roman Des Arbres à Abattre). Peut-être chez 
Kafka, Lovecraft, ou Szentkuthy. A l’extrême, chez Houellebecq, qui enlève 
quasiment toute transcendance à la vie contemporaine, ne décrivant plus que le 
fonctionnement (attitude qui peut conduire à une forme de folie, voir 
l’adaptation au cinéma terrifiante d’Extension du Domaine de la Lutte). J’ai 
retrouvé cette idée dans le film (et la BD de Clowes) Ghost World, où plus rien 
ne semble avoir de sens. Chez Debord, dans son pilonnage froid du "spectacle", 
dans les Journaux de Jünger, âme cultivée dans un monde en phase d’écroulement, 
dans Cioran bien sûr, multiple, désespéré et drôle, chez Schopenhauer et 
Nietzsche, évidemment. Cette attitude oblique se retrouve dans quelques essais 
de Pascal Bruckner. Chez les philosophes Stoïciens, dans le "non-agir" du Tao 
et de Lao Tseu, chez Laborit pour le côté positif de la "fuite", dans quelques 
idées des anarchistes et libertaires (hors du domaine velléitaire). Ils sont 
DANS le monde, l’explorent dans tous les sens, mais en même temps en sont 
retirés, et à leur contact, le monde est comme démonté...

Tous ces domaines et écrivains sont bien différents. Le recours aux forêts 
n’est ni une doctrine ou un schéma de vie, c’est comme un "champ de force", qui 
peut s’appliquer de mille façons et dans bien des circonstances...
EXEMPLES PRATIQUES :

Le piéton, au siècle des voitures, est un Waldgänger, il est dans son propre 
monde, apprécie probablement sa lenteur. Il est seul, se glisse, il ne joue pas 
le jeu habituel (aller vite, être à l’abri des intempéries). Celui qui n’a pas 
la télévision est un Waldgänger. Sa propre forêt est probablement sa 
bibliothèque, et les conversations à deux. Il est autonome (consulte ce qu’il 
veut quand il veut), il se protège (de l’agitation télévisuelle, de la 
publicité omniprésente, de la bêtise en torrents), il ne joue pas le jeu social 
du lendemain ("tu as vu à la télé ?"), et il est discret (comment mesurer 
l’audimat de celui qui n’a pas la télé ?). Celui qui n’a pas de téléphone 
portable est un Waldgänger. Sa forêt est contenue dans le fait qu’on ne peut 
parfois pas le trouver, ni lui parler. Il refuse qu’on puisse le sonner dans la 
rue. Il est autonome, sans "fil". Celui qui s’intéresse à autre chose que ce 
qui est nouveau, c’est-à-dire dont la culture est indépendante des médias et du 
Spectacle, est un Waldgänger. Il lit Montherlant pendant la "rentrée 
littéraire", écoute Bartok à la sortie du nouveau Björk, est au cycle Ozu à la 
cinémathèque pendant Star Academy. Le frugal est un éminent Waldgänger. Il n’a 
pas d’ambition professionnelle (ce qui lui évite épuisement, stress, perte de 
temps), n’est pas rassasié par le jeu de la consommation de loisir, modère donc 
ses désirs d’achat (et par exemple, se protège de l’envahissement 
publicitaire), achète d’occasion et... ne possède pas d’actions !

Ces exemples sont significatifs : le Waldgänger "retranche" quelque chose, il 
existe par ce qu’il n’a pas, il existe par son refus (tranquille, possiblement 
amusé) de ne pas jouer le jeu.

L’amoureux, ou la femme enceinte, sont des Waldgängers. La communauté humaine, 
son agitation et ses motivations leur parviennent comme à travers un filtre 
bizarre. Ils sont dans leur propre monde (la forêt, donc, même si ici on n’y a 
pas au forcément "recours").
CE QUE N’EST PAS LE WALDGÄNGER :

Le Waldgänger n’est pas un rebelle (il est discret), ni un militant (il ne veut 
rien changer, sauf lui-même), ni un révolté (il n’est ni pour, ni contre, mais 
"à côté du débat") ; il n’est pas romantique (mais plutôt lucide, joueur, 
désenchanté) ; si c’est un artiste, il n’est pas "exposé" (le Waldgänger ne 
joue pas le jeu du Spectacle, de la représentation) ; ce n’est pas un ermite 
(il reste dans la communauté des hommes). Il est aisé de trouver du Waldgänger 
partout !
POURQUOI - COMMENT ? LES MOTIVATIONS DU WALDGÄNGER

L’attitude Waldgänger est peut-être innée ou acquise. C’est une formulation un 
peu schématique, mais il est sans doute vrai que certaines personnes sont et 
ont toujours été tentées par la "chose philosophique", comme dirait Thomas 
Bernhard, des toujours plus ou moins retirés du jeu, qui ont tendance à 
observer le chaos plutôt qu’ à y participer. Dans les Ennéagrammes, une des 
figures est l’Observateur.

Le recours aux forêts peut être utilisé dans de multiples circonstances. Si 
c’est la "société", qui devient écrasante, il est relativement facile de 
refuser d’en jouer le jeu. On sort du jeu, on part dans la forêt. Mais la forêt 
est proche de la communauté humaine : il est possible de revenir rapidement 
dans le jeu.

Le Waldgänger est libre, mais personne ne le sait. Il n’a aucune envie d’être 
remarqué.

Il est de même presque évident que l’on attrape cette sorte de maladie avec la 
maturité, et donc avec l’âge. L’envie de se "retirer de la ligne du front", 
comme le dit Michel Polac quelque part dans son Journal, devient de plus en 
plus forte.

Il me semble (toutes ces propositions sont des pistes à creuser), que cette 
attitude peut SURGIR et que l’on change du tout au tout en quelques jours, 
suite à un événement grave, une maladie, un accident, un déclic, en somme. 
"D’un seul coup le rideau est tombé et je n’y crois plus". A l’inverse, elle 
peut être très progressive, un glissement.

Pour terminer, je pense que cela peut arriver après ce que j’appellerais une 
"surcharge par accumulation", c’est-à-dire, chez ceux dont la profession est 
liée au grand cirque de l’invention de la réalité : journalistes, mode, 
chanteurs, financiers etc... A force de voir les choses "en train de se faire", 
la FOI s’effrite, s’érode, et d’un seul coup tout s’écroule...
BIBLIO DANS LE DESORDRE

Collection Autrement (Mutations) : Etre Indifférent ? (La Tentation du 
Détachement).

Thomas Bernhard : Des Arbres à Abattre - Une irritation (hilarante et furieuse 
démolition d’un "dîner artistique" par un narrateur assis dans un fauteuil). Le 
Naufragé, l’histoire d’un repli (un pianiste, effaré par le génie d’un 
collègue, décide d’abandonner le piano, et d’observer un troisième acolyte, qui 
lui se met à sombrer).

Ernst Jünger : Traité du Rebelle (essai sur les différentes formes du 
Waldgänger), Eumeswil (roman sur ce thème précis), Sur les Falaises de Marbre 
(un roman-fable magnifique). Lire aussi les quatre tomes des Journaux de Guerre 
(Jardins et Routes, La Cabane dans la Vigne, Premier Journal Parisien, Second 
Journal Parisien). Jünger est alors officier de la Wermacht en France occupée...

Guy Debord (par exemple : Commentaires sur la Société du Spectacle).

Nietzsche : Œuvres (Flammarion) & La Volonté de Puissance.

Grenier : L’esprit du Tao.

Gombrowicz : Journal, et Ferdydurke (" ..une galerie de "poses" démolies par 
l’auteur qui montre à ce jeu de massacre une habileté hors pair. Aux "formes" 
qui figent les esprits, Gombrowicz applique une sorte de "doute hyperbolique" 
auquel rien ne résiste : ne demeurent que le jeu et les têtes coupées " 
(extrait du Livre des livres du XXe Siècle).

Houellebecq : Extension du Domaine de la Lutte, et "Approche et désarroi" et 
"La Fête", dans Rester Vivant et autres textes ("Chaque individu est en mesure 
de produire en lui-même une sorte de révolution froide, en se plaçant pour un 
instant en dehors du flux informatif-publicitaire. C’est très facile à faire ; 
il n’a même jamais été aussi simple qu’aujourd’hui de se placer, par rapport au 
monde, dans une position esthétique : il suffit de faire un pas de côté. Et ce 
pas lui-même, en dernière instance, est inutile. Il suffit de marquer un temps 
d’arrêt ; d’éteindre la radio, de débrancher la télévision ; de ne plus rien 
acheter, de ne plus rien désirer acheter. Il suffit de ne plus participer, de 
ne plus savoir ; de suspendre temporairement tout activité mentale. Il suffit, 
littéralement, de s’immobiliser quelques secondes").

Gilles Châtelet : Vivre et Penser comme des Porcs, écrit vraisemblablement sur 
le coup d’une gigantesque colère. Un vrai déluge d’artillerie.

Henri Laborit : Eloge de la Fuite.

Michel Schneider : Glenn Gould Piano Solo. On peut aussi feuilleter les livres 
de Gould lui-même...

Roland Jaccard : Le Cimetière de la Morale (Livre de Poche Biblio), un tout 
petit livre qui fait le portrait des grands pessimistes et des "retirés", de 
Schopenhauer à Leopardi, de Cioran à Bierce (voir son Dictionnaire du Diable) 
ou Fritz Zorn (Mars !).

Il faut connaître le réjouissant Du Trop de Réalité d’Annie Le Brun. Ce livre 
est un pilonnage systématique et méthodique de la société occidentale actuelle. 
Un vrai saccage, un vrai barrage d’artillerie. Passionnant malgré deux étranges 
lubies de l’auteur : l’importance donnée au pouvoir de la poésie (la poésie est 
capitale, mais ne me semble avoir que peu de "pouvoir opératoire"), et la 
gigantesque allergie aux ordinateurs (pourquoi combattre des outils ?).

Intéressantes page sur l’Anarque dans le livre de Michel Onfray, La Sculpture 
de Soi.

Quelques douceurs, avec Le Voyage en Italie de Jean Giono, ou comment faire le 
touriste sans le faire, ou Eloge du Repos, de Paul Morand...

Autres désacralisateurs : Vaneighem (hilarant, féroce : indispensable), Pascal 
Bruckner (tous ses essais sont passionnants par leur "position"), Cioran, 
Schopenhauer, le Journal de M. Polac et, en BD, Dilbert, bien sûr...
CITATIONS EN VRAC :

"Je ne sais pas quelle serait la bonne proportion, mais j’ai toujours eu une 
sorte d’intuition selon laquelle pour chaque heure passée en compagnie d’un 
autre être humain, on a besoin d’x heures seul."

Glenn Gould

"Aujourd’hui on ne peut pas travailler en société (...) ; il faut le faire dans 
la solitude, comme un homme qui ouvre une brèche dans la forêt vierge, soutenu 
par l’unique espoir que, quelque part, dans les fourrés d’autres travaillent à 
la même oeuvre."

Ernst Jünger (Le Coeur Aventureux)

"HIDE UNDERWATER OR ANYWHERE SO UNDISTURBED YOU FEEL THE JERK OF PLEASURE WHEN 
AN IDEA COMES."

Jenny Holzer

"Dans mon enfance, il me fallait, pour jouir de moi-même, me retirer dans des 
coins difficiles à découvrir. Aujourd’hui, j’y parviens partout."

Ernst Jünger, (Eumeswil)

"Si la société devient insupportable, alors je deviens Waldgänger ; et je peux 
l’être aussi naturellement dans un gratte-ciel."

Ernst Jünger.

"J’avais inventé une forme de désintérêt qui ne me reliait à la réalité, comme 
une araignée, que par un fil invisible."

Ernst Jünger.

"L’Anarque qui, au lieu de s’opposer brutalement à un pouvoir qui risque de 
l’écraser, se met en marge de lui par un semblant d’acceptation qui lui assure 
sa liberté intérieure."

Ernst Jünger

"Tout à coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne."

Roland Barthes (cité par Houellebecq Extension du Domaine de la Lutte)

"Personne ne sait mon nom, et personne ne connaît ce refuge."

Ernst Jünger

"Je fais tout très lentement. J’aime ça. Si on se bouscule pour quoi que ce 
soit, je m’en vais, quitte à ne pas attraper ce que les autres attrapent. Si on 
me dit, les yeux exorbités, il faut absolument visiter ça, il y a de grandes 
chances pour que j’aille faire la sieste avec un roman policier. "

Jean Giono (Voyage en Italie)

"Dire oui, toujours et à tout le monde, et n’en faire qu’à sa tête. "

François Truffaut

"Il existe sans doute au coeur de Manhattan des gens qui se débrouillent pour 
mener une existence aussi indépendante et érémitique que le prospecteur errant 
à travers la toundra recouverte de lichen que A. Y. Jackson aimait tant à 
peindre au nord du lac de la Grande Ourse. Tout est donc probablement question 
d’attitude."

Glenn Gould (Contrepoint à la ligne)

"Une sortie volontaire du cercle, du milieu ; une mise à l’écart, loin de la 
tyrannie des excitations qui nous condamne à ne dépenser nos forces qu’en 
réactions et qui ne permet plus à celles-ci de s’accumuler jusqu’à une activité 
spontanée. "

Nietzsche (La Volonté de Puissance)

"Un instant, un éclair, tu n’es plus dans le coup... Tout à coup tu vois le 
fonctionnement autour de toi."

Barjavel (La Faim du Tigre)

"Observer sans conclure."

Krishnamurti

"Il faut pratiquer un subtil travail non d’opposition, mais de différenciation, 
à l’intérieur duquel on s’installe, observateur et songeur, méditatif et 
distrait. Abri fantasmatique, sorte de tente invisible aux autres et qui se 
monte et se démonte en un souffle."

Chantal Thomas (Comment supporter sa liberté)

"Mettez-vous plutôt à l’écart ! Fuyez vous cacher ! Et ayez vos masques, de 
sorte qu’on vous confonde avec d’autres ! Et n’oubliez pas le jardin, le jardin 
au grillage doré ! Faites le choix de la bonne solitude. La solitude libre, 
malicieuse, légère, celle qui vous donne même le droit de demeurer bons en 
quelque manière !"

Nietzsche (Par delà bien et mal)

"Comme je n’ai pas réussi à rendre les hommes plus raisonnables, j’ai préféré 
être heureux loin d’eux. "

Voltaire

"Donc celui-là a remis un bras, l’autre une jambe, l’autre une oreille, l’autre 
un dos et celui-ci un oeil. Et toi ? Qu’est-ce que tu vas remettre ? Ton âme ? 
Non, lui dis-je, vous n’aurez pas mon âme."

V. Chalamov

Un extrait du dernier livre de P. Bruckner : Misère de la Prospérité. Un 
exemple caractéristique de l’attitude Waldgänger : "...c’est la désaffection, 
cette lassitude ponctuelle qui monte de nos sociétés (et touche jusqu’aux 
décideurs, investisseurs, banquiers) face à la surproduction insensée, la 
camelote entassée dans les vitrines, le mercantilisme nauséeux, l’ébriété 
publicitaire ; c’est le salutaire "à quoi bon ?" de ceux qui ne comprennent 
plus le sens de ces pseudo-richesses. (...) Ce qui s’installe tout doucement, 
c’est moins un idéal de révolution que de détournement. Etre "anticapitaliste", 
c’est d’abord cesser d’être obsédé par le capitalisme, c’est penser à autre 
chose. Plutôt que d’être contre, pourquoi ne pas être à côté, se dérober ? L’on 
déserte en déplaçant les signes du luxe, du moins à titre individuel : le temps 
libre plutôt que les gros salaires, la méditation plutôt que la frénésie, la 
vie de l’esprit plutôt que la fièvre commerciale, les petites sociétés à la 
place du grand monde, la réclusion avec des amis plutôt que la solitude dans la 
foule. Bref, le retrait savamment dosé, une contradiction lucidement acceptée : 
des niches de beauté, de silence, de culture, une subtile schizophrénie qui 
permet d’être dedans et dehors, de se déprendre sans s’éloigner, un exil 
intérieur."

Ce texte a été publié une première fois en septembre 2003.

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