Je me suis souvenu de nos rires, et j'ai eu envie de renouer avec ce souvenir. J'ai ri "avec" lui, pas "de" lui, sans doute. Mais de quoi riions nous? De nous-m�mes? Mais �tions-nous seulement dr�les? Ou: peut-on rire de soi-m�me si l'on est pas dr�le? Alors quoi: rire avec soi? Rire malgr� soi? Rire pour soi?
Comme on voit, la question me semble floue: elle laisse la porte ouverte � une foule de possibles. Ce qui me fait rire? Mais d'abord: de quel rire? Un sourire? Un fou rire? Un �clat de rire? Un sourire entendu? Un rire sadique? Un rire d�ment? Une risette? Un sourire triste? Un rire jaune? Un rire ironique? Un rire m�prisant? Un rire moqueur? Il y a sans doute autant de rires que de situations "dr�les", et je ne suis pas du tout certain que ces divers rires r�f�rent � des ph�nom�nes semblables.
N'y a-t-il qu'un rire? Lorsque j'observe mon fils ou ma fille, qui ne sont pas encore trop, � 2 et 4 ans, pervertis par nos mod�les sociaux (et le rire est certes un objet de convenances), il est �vident qu'on leur trouve au moins deux rires, bien distincts. Le premier appara�t tr�s jeune, � quelques mois: il est spontan�, souvent sans objet bien d�fini, si ce n'est l'effet de surprise, parfois, et bien s�r sans r�f�rence culturelle tr�s complexe. Le second appara�t apr�s 2 ans, quand l'enfant est conscient de son individualit� et de sa capacit� de se donner en spectacle ou de r�pondre au spectacle d'autrui: ce rire est alors nettement moins spontan� que le premier, plus fabriqu�, convenu, souvent forc�, appropri�, je dirais m�me: raisonnable, ou du moins en plus compl�te congruence avec la r�alit�, davantage expression d'une convention sociale et d'un consensus autour de ce qui "est dr�le" qu'expression spontan�e de plaisir.
Ce dernier rire est moins franc, donc, et s'exprime d'ailleurs de mani�re diff�rente, comme le sourire forc� est diff�rent du sourire spontan�, parce qu'il met en jeu des muscles faciaux distincts. J'ai id�e que ce rire, social, deviendra notre rire d'adulte dans beaucoup de circonstances, laissant peu de place pour, de temps � autre, quelques bouff�es de "fou rire", ou du moins, de rire soutenu, ce rire incontr�lable qui me semble plus proche de celui du jeune enfant et probablement la meilleure expression du "rire", "en soi", qui est le plus difficile � cerner logiquement. Il est d'ailleurs remarquable de voir que ce rire prend une forme constante, d'un point de vue sonore. Si je compare un fou rire de mon fils � 1 an et � 4 ans, sur vid�o, c'est absolument semblable en tout, dans les intonations comme dans l'intensit�. Alors, que l'autre rire, plus social, plus convenu, �volue constamment, se mod�le, sans doute, aux attentes sociales.
Ce qui me fait rire? Mais que veut-on dire par l�? Il y a beaucoup de choses que je trouve dr�les mais qui ne me font pas rire. Et il m'est arriv� souvent de rire sans que je puisse identifier pourquoi. Est-ce qu'on veut savoir ce que je trouve dr�le ou plut�t expliquer les circonstances qui m'am�nent souvent au rire? Je ne peux �num�rer ce que je trouve dr�le: je ris lorsque je suis surpris, et je ne peux dresser une liste de ce qui me surprend, car alors je ne serais plus surpris.
Par parenth�se, il est remarquable de constater qu'il y a des gens qui ont le propre d'�tre dr�les et d'autres qui, m�me en cent ans, ne vous feront jamais titiller la m�choire. La capacit� de faire rire est donc loin d'�tre une vertu d�mocratiquement distribu�e, et la volont� a bien peu de chose � y voir. Hypoth�se? Qui veut faire rire doit sans doute aussi aimer rire, et projeter ce d�sir de rire sur autrui: le plupart des rires me semblent communicatifs, ou partag�s. Pour comprendre d'o� vient le rire, il faut sans doute �tudier avec minutie les caract�ristiques de ces gens qui nous font souvent rire.
Le chatouillement est �galement une source constante de rire (du moins chez les personnes chatouilleuses, ce qui est un truisme): c'est encore plus �vident chez les enfants, bien que cela constitue tout de m�me un myst�re physiologique, puisque le chatouillement n'est pas n�cessairement une sensation agr�able, non plus que le rire incontr�lable qui en d�coule. D'ailleurs, pourquoi certaines personnes sont-elles chatouilleuses et d'autres pas? Est-il possible que le rire provoqu� par le chatouillement soit davantage l'expression d'une satisfaction (ou d'un souvenir de cette satisfaction chez l'adulte) li�e � la communication tactile (et donc forc�ment teint�e de sexualit�) avec le parent? Les adultes chatouilleux ont-ils �t� des enfants chatouill�s? Myst�re.
Le rire �quivaut-il au plaisir? Certes, il est g�n�ralement plaisant de rire (encore que j'ai vu plusieurs fois des amis souffrir de quasi suffocation et donc souffrir nettement � force de rire...), et il est reconnu que le rire favorise la s�cr�tion d'endorphines, source de bien-�tre. Mais, � l'inverse, le plaisir ne m�ne pas, du moins pas n�cessairement, au rire. Il n'y a qu'� s'imaginer si en plein orgasme notre partenaire �clate d'un grand rire sonore, ou pire encore, d'un fou rire soutenu: cela peut facilement mener � des quiproquos.
Le rire peut parfois ne pas �tre appropri�, manquer de congruence avec ce qui l'inspire. Je n'ai pas trouv� grand chose de bien � "D�cadence", de Steven Berkoff, mis en sc�ne sur la petite sc�ne du 4'sous par Denoncourt, avec Jean-Louis Millette et Monique Miller. �a n'allait, � mon sens, nulle part. En particulier, il me semblait inimaginable qu'on puisse �tre choqu� par cette accumulation de clich�s ou int�ress� par cette lourdeur de style. On pourrait en discuter, peu importe, mais ce n'est pas mon point. Voici: il y avait l� des passages lourds et, en th�orie, tristes ou dramatiques. Rien de pire, dans ces moments, lorsqu'on sent que toute la salle retient son souffle et se mouille les yeux, d'�tre pris d'un fou rire � contretemps, ce qui m'est arriv� � deux reprises ce soir-l�. �videmment, un tel rire, qu'on dirait "d�plac�", mais qui engendre par lui-m�me une situation comique irr�sistible, est tr�s difficile � faire cesser, au grand d�couragement de mon voisin.
Sans doute, on peut dire, sans risque de se tromper, que le rire d�pend aussi bien de "ce" qui fait rire que de "qui" rit, et que ce "qui" pourra tr�s bien trouver dr�le un soir "quelque chose" et lui rester indiff�rent le lendemain. Je me rappelle tr�s bien avoir entendu mes parents me parler pendant des ann�es d'un vieux film de Tati absolument comique qu'ils d�sesp�raient de ne jamais revoir. Le jour vint ou un cin�ma le ramena � l'�cran: mais ils en revinrent perplexes, car ce qui autrefois leur avait presque ouvert le ventre les avait laiss�s ce soir-l� tout � fait indiff�rents. Pourtant, c'�tait le m�me film, et ils �taient les m�mes gens. L'�taient-ils?
Il est aussi sans doute plus facile de rire un samedi soir � 23h00 avec trois bi�res dans la panse que sur une civi�re de l'urgence avec le pied en sang et un type qui vous joue l�-dedans alors que ce n'est pas encore gel�. Bien que dans ce dernier cas, tout soit tr�s relatif: j'ai vu beaucoup de gens rire aussi bien en pleine douleur qu'en pleine forme. Je dois m�me dire qu'on voit assez rarement les gens pleurer lorsqu'ils ont mal. Mais c'est une autre histoire. Les enfants sont experts dans l'utilisation du rire: allez vous promener � l'h�pital Sainte-Justine, et vous verrez des enfants avec des leuc�mies avanc�es qui rigolent dans un coin en jouant au cow-boy. Parfois surprenant.
De m�me, il est assez clair que certains �tats (disons: alt�r�s) de la conscience et de la perception modifient suffisamment notre sens du comique pour que, ce qui est parfaitement ennuyant, voire d�bile et convenu en temps normal, devienne une source de rire sans fin pour peu qu'un peu de THC (dans mon jeune temps seulement bien s�r, voyons) ou d'alcool nous baigne les neurones. Je dirais m�me qu'il est tr�s difficile alors de ramener � des crit�res rationnels les sources de rire de ces �tats modifi�s: il y a l� comme une fronti�re qui emp�che de saisir ce qui se passe de l'autre c�t�. Pourtant, chacun sait, on trouve l� des sources infinies de rire � s'en faire p�ter les c�tes et vomir le duod�num. La perception est donc au moins aussi importante que l'objet, sans aucun doute.
Mais on s'�loigne d�j� beaucoup de la question, � laquelle je ne tiens de toute �vidence pas � r�pondre, et qui plus est, rien de tout ceci n'est bien dr�le.
Mais si vous voulez rire, courez voir Pierre Lebeau ou Alexis Martin sur sc�ne.
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