Pierre Hamel est bien gentil de citer un vieux texte de moi, et par allusion
m'attribuer ainsi le texte du concombre, mais, aussi curieux que cela puisse
para�tre, je ne suis pas le concombre, je ne sais m�me pas c'est qui.

Alain Vadeboncoeur
----- Original Message -----
From: "Comcombre D�masqu�" <[EMAIL PROTECTED]>
To: "URG-L Mailing List" <[EMAIL PROTECTED]>
Sent: Tuesday, November 26, 2002 7:46 PM
Subject: URG-L: Histoire de rire du comcombre


|
| Je me suis souvenu de nos rires, et j'ai eu envie de renouer avec ce
| souvenir. J'ai ri "avec" lui, pas "de" lui, sans doute. Mais de quoi
riions
| nous? De nous-m�mes? Mais �tions-nous seulement dr�les? Ou: peut-on rire
de
| soi-m�me si l'on est pas dr�le? Alors quoi: rire avec soi? Rire malgr�
soi?
| Rire pour soi?
|
|       Comme on voit, la question me semble floue: elle laisse la porte
| ouverte � une foule de possibles. Ce qui me fait rire? Mais d'abord: de
quel
| rire? Un sourire? Un fou rire? Un �clat de rire? Un sourire entendu? Un
rire
| sadique? Un rire d�ment? Une risette? Un sourire triste? Un rire jaune? Un
| rire ironique? Un rire m�prisant? Un rire moqueur? Il y a sans doute
autant
| de rires que de situations "dr�les", et je ne suis pas du tout certain que
| ces divers rires r�f�rent � des ph�nom�nes semblables.
|
|       N'y a-t-il qu'un rire? Lorsque j'observe mon fils ou ma fille, qui
ne
| sont pas encore trop, � 2 et 4 ans, pervertis par nos mod�les sociaux (et
le
| rire est certes un objet de convenances), il est �vident qu'on leur trouve
| au moins deux rires, bien distincts. Le premier appara�t tr�s jeune, �
| quelques mois: il est spontan�, souvent sans objet bien d�fini, si ce
n'est
| l'effet de surprise, parfois, et bien s�r sans r�f�rence culturelle tr�s
| complexe. Le second appara�t apr�s 2 ans, quand l'enfant est conscient de
| son individualit� et de sa capacit� de se donner en spectacle ou de
r�pondre
| au spectacle d'autrui: ce rire est alors nettement moins spontan� que le
| premier, plus fabriqu�, convenu, souvent forc�, appropri�, je dirais m�me:
| raisonnable, ou du moins en plus compl�te congruence avec la r�alit�,
| davantage expression d'une convention sociale et d'un consensus autour de
ce
| qui "est dr�le" qu'expression spontan�e de plaisir.
|
|       Ce dernier rire est moins franc, donc, et s'exprime d'ailleurs de
| mani�re diff�rente, comme le sourire forc� est diff�rent du sourire
| spontan�, parce qu'il met en jeu des muscles faciaux distincts. J'ai id�e
| que ce rire, social, deviendra notre rire d'adulte dans beaucoup de
| circonstances, laissant peu de place pour, de temps � autre, quelques
| bouff�es de "fou rire", ou du moins, de rire soutenu, ce rire
incontr�lable
| qui me semble plus proche de celui du jeune enfant et probablement la
| meilleure expression du "rire", "en soi", qui est le plus difficile �
cerner
| logiquement. Il est d'ailleurs remarquable de voir que ce rire prend une
| forme constante, d'un point de vue sonore. Si je compare un fou rire de
mon
| fils � 1 an et � 4 ans, sur vid�o, c'est absolument semblable en tout,
dans
| les intonations comme dans l'intensit�. Alors, que l'autre rire, plus
| social, plus convenu, �volue constamment, se mod�le, sans doute, aux
| attentes sociales.
|
|       Ce qui me fait rire? Mais que veut-on dire par l�? Il y a beaucoup
de
| choses que je trouve dr�les mais qui ne me font pas rire. Et il m'est
arriv�
| souvent de rire sans que je puisse identifier pourquoi. Est-ce qu'on veut
| savoir ce que je trouve dr�le ou plut�t expliquer les circonstances qui
| m'am�nent souvent au rire? Je ne peux �num�rer ce que je trouve dr�le: je
| ris lorsque je suis surpris, et je ne peux dresser une liste de ce qui me
| surprend, car alors je ne serais plus surpris.
|
|       Par parenth�se, il est remarquable de constater qu'il y a des gens
qui
| ont le propre d'�tre dr�les et d'autres qui, m�me en cent ans, ne vous
| feront jamais titiller la m�choire. La capacit� de faire rire est donc
loin
| d'�tre une vertu d�mocratiquement distribu�e, et la volont� a bien peu de
| chose � y voir. Hypoth�se? Qui veut faire rire doit sans doute aussi aimer
| rire, et projeter ce d�sir de rire sur autrui: le plupart des rires me
| semblent communicatifs, ou partag�s. Pour comprendre d'o� vient le rire,
il
| faut sans doute �tudier avec minutie les caract�ristiques de ces gens qui
| nous font souvent rire.
|
|       Le chatouillement est �galement une source constante de rire (du
moins
| chez les personnes chatouilleuses, ce qui est un truisme): c'est encore
plus
| �vident chez les enfants, bien que cela constitue tout de m�me un myst�re
| physiologique, puisque le chatouillement n'est pas n�cessairement une
| sensation agr�able, non plus que le rire incontr�lable qui en d�coule.
| D'ailleurs, pourquoi certaines personnes sont-elles chatouilleuses et
| d'autres pas? Est-il possible que le rire provoqu� par le chatouillement
| soit davantage l'expression d'une satisfaction (ou d'un souvenir de cette
| satisfaction chez l'adulte) li�e � la communication tactile (et donc
| forc�ment teint�e de sexualit�) avec le parent? Les adultes chatouilleux
| ont-ils �t� des enfants chatouill�s? Myst�re.
|
|       Le rire �quivaut-il au plaisir? Certes, il est g�n�ralement plaisant
| de rire (encore que j'ai vu plusieurs fois des amis souffrir de quasi
| suffocation et donc souffrir nettement � force de rire...), et il est
| reconnu que le rire favorise la s�cr�tion d'endorphines, source de
| bien-�tre. Mais, � l'inverse, le plaisir ne m�ne pas, du moins pas
| n�cessairement, au rire. Il n'y a qu'� s'imaginer si en plein orgasme
notre
| partenaire �clate d'un grand rire sonore, ou pire encore, d'un fou rire
| soutenu: cela peut facilement mener � des quiproquos.
|
|       Le rire peut parfois ne pas �tre appropri�, manquer de congruence
avec
| ce qui l'inspire. Je n'ai pas trouv� grand chose de bien � "D�cadence", de
| Steven Berkoff, mis en sc�ne sur la petite sc�ne du 4'sous par Denoncourt,
| avec Jean-Louis Millette et Monique Miller. �a n'allait, � mon sens, nulle
| part. En particulier, il me semblait inimaginable qu'on puisse �tre choqu�
| par cette accumulation de clich�s ou int�ress� par cette lourdeur de
style.
| On pourrait en discuter, peu importe, mais ce n'est pas mon point. Voici:
il
| y avait l� des passages lourds et, en th�orie, tristes ou dramatiques.
Rien
| de pire, dans ces moments, lorsqu'on sent que toute la salle retient son
| souffle et se mouille les yeux, d'�tre pris d'un fou rire � contretemps,
ce
| qui m'est arriv� � deux reprises ce soir-l�. �videmment, un tel rire,
qu'on
| dirait "d�plac�", mais qui engendre par lui-m�me une situation comique
| irr�sistible, est tr�s difficile � faire cesser, au grand d�couragement de
| mon voisin.
|
|       Sans doute, on peut dire, sans risque de se tromper, que le rire
| d�pend aussi bien de "ce" qui fait rire que de "qui" rit, et que ce "qui"
| pourra tr�s bien trouver dr�le un soir "quelque chose" et lui rester
| indiff�rent le lendemain. Je me rappelle tr�s bien avoir entendu mes
parents
| me parler pendant des ann�es d'un vieux film de Tati absolument comique
| qu'ils d�sesp�raient de ne jamais revoir. Le jour vint ou un cin�ma le
| ramena � l'�cran: mais ils en revinrent perplexes, car ce qui autrefois
leur
| avait presque ouvert le ventre les avait laiss�s ce soir-l� tout � fait
| indiff�rents. Pourtant, c'�tait le m�me film, et ils �taient les m�mes
gens.
| L'�taient-ils?
|
|       Il est aussi sans doute plus facile de rire un samedi soir � 23h00
| avec trois bi�res dans la panse que sur une civi�re de l'urgence avec le
| pied en sang et un type qui vous joue l�-dedans alors que ce n'est pas
| encore gel�. Bien que dans ce dernier cas, tout soit tr�s relatif: j'ai vu
| beaucoup de gens rire aussi bien en pleine douleur qu'en pleine forme. Je
| dois m�me dire qu'on voit assez rarement les gens pleurer lorsqu'ils ont
| mal. Mais c'est une autre histoire. Les enfants sont experts dans
| l'utilisation du rire: allez vous promener � l'h�pital Sainte-Justine, et
| vous verrez des enfants avec des leuc�mies avanc�es qui rigolent dans un
| coin en jouant au cow-boy. Parfois surprenant.
|
|       De m�me, il est assez clair que certains �tats (disons: alt�r�s) de
la
| conscience et de la perception modifient suffisamment notre sens du
comique
| pour que, ce qui est parfaitement ennuyant, voire d�bile et convenu en
temps
| normal, devienne une source de rire sans fin pour peu qu'un peu de THC
(dans
| mon jeune temps seulement bien s�r, voyons) ou d'alcool nous baigne les
| neurones. Je dirais m�me qu'il est tr�s difficile alors de ramener � des
| crit�res rationnels les sources de rire de ces �tats modifi�s: il y a l�
| comme une fronti�re qui emp�che de saisir ce qui se passe de l'autre c�t�.
| Pourtant, chacun sait, on trouve l� des sources infinies de rire � s'en
| faire p�ter les c�tes et vomir le duod�num. La perception est donc au
moins
| aussi importante que l'objet, sans aucun doute.
|
|       Mais on s'�loigne d�j� beaucoup de la question, � laquelle je ne
tiens
| de toute �vidence pas � r�pondre, et qui plus est, rien de tout ceci n'est
| bien dr�le.
|
|       Mais si vous voulez rire, courez voir Pierre Lebeau ou Alexis Martin
| sur sc�ne.
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