Salut,
Une petite dernière pour la route, pour ainsi dire, en tous cas
avant de préparer mes valises et mon matériel et d'aller prendre un
777 d'Air France lundi matin.
Résumé des épisodes précédents:
Episode 1
Bon, je vous parlais des plans de Pavel Bosak. Si certains s'en
souviennent, ces plans montraient souvent des sections de bois
bizarres, par exemple de la planche de balsa de 7 mm et autres
curiosités du même genre. La raison en est simple : c'est ce qui
avait été disponible dans le magasin de modélisme le jour de la
visite et c'était ça ou rien. Autre exemple, quand il y avait un
arrivage de peinture (cellulosique), on achetait de la peinture,
point. Ne parlez pas de choix de couleurs, il était exceptionnel
qu'il y ait deux couleurs différentes, faut pas être exigeant à ce point !
Pendant plusieurs années, à Prague (ailleurs aussi dans le pays, mais
je ne l'ai pas vu) les voitures dans les rues étaient toutes
dépourvues d'essuie-glaces. En fait, quand quelqu'un utilisait sa
voiture, il la quittait toujours en les prenant dans sa poche pour
éviter qu'on les lui vole. Tout simplement parce qu'on ne pouvait pas
en trouver du tout dans le pays. Et pas seulement des essuie-glaces,
il y avait une pénurie de caoutchouc, quelle qu'en soit
l'utilisation. Un jour, pendant que j'étais à Paris, un ami m'a
demandé de lui envoyer du caoutchouc. J'ai peiné comme un malheureux
pour acheter et lui envoyer du caoutchouc pour les avions de vol
libre, ce qui était déjà difficile à trouver en France. La fois
suivante que je suis allé chez lui, il m'a expliqué qu'il n'avait pas
particulièrement besoin de ce caoutchouc (il ne faisait pas de vol
libre), mais que, comme n'importe quelle forme de caoutchouc
manquait, ça pouvait toujours servir et il pouvait toujours
l'échanger contre quelque chose de plus utile pour lui.
Ca, c'était la situation générale et habituelle dans tous les pays de
l'Est et la Tchécoslovaquie était en quelque sorte un pays privilégié
dans la mesure où il ne manquait presque rien en comparaison avec les
autres pays voisins comme la Pologne ou la Hongrie, sans même parler de l'URSS.
Bon, cette petite introduction pour vous faire comprendre, même
sommairement, ce qu'était la vie là-bas, je ne m'éloigne pas, quoi
qu'on pourrait croire, du sujet de Pavel Bosak mais là, je vais
reprendre ma respiration avant de continuer dans le prochain message,
à moins que ça vous ennuie parce que c'est du modélisme, mais vu tout
de même sous un angle beaucoup plus général que d'habitude.
Episode 2
Un petit aparté puisqu'il est question sur la liste de Mega (Karel
Matyas). Ce dernier, ingénieur de haut niveau, travaillait sur les
systèmes électriques auxiliaires des avions militaires tchéslovaques.
Modéliste, s'étant retrouvé sans emploi après la révolution de 1989
il s'est tout naturellement orienté vers la production de moteurs
électriques pour le modélisme. J'ai dans ma collection l'un de ses
premiers prototypes qu'il m'avait demandé de tester. Sa famille avait
une petite entreprise de mécanique de production (un peu comme les
ateliers familiaux de mécanique dans les Vosges et en Suisse) dans la
montagne à quelques centaines de mètres de ce qui est maintenant la
frontière slovaque, ils produisaient tout particulièrement des
injecteurs de haute précision pour l'industrie cosmétique. En 1948,
au moment de la prise de pouvoir par les communistes, la société
était dirigée par le père et l'oncle de Karel Matyas. Du jour au
lendemain, ils sont devenus de dangereux capitalistes, ennemis du
peuple, du prolétariat ouvrier et de la révolution communiste.
L'entreprise a bien entendu été nationalisée et, des deux associés,
l'un a été envoyé en prison où il a passé 11 ans, l'autre a été
"rééduqué' en passant 9 ans dans les mines d'uranium de Jachymov.
Après 1989 l'état a restitué à Karel Matyas ce qui avait ainsi été
confisqué, maison et ateliers qui n'étaient que des ruines. Sans
argent, il a entrepris de reconstruire de ses mains, pierre après
pierre, la maison et les bâtiments, ça lui a pris quinze ans et,
maintenant, il a les moyens financiers de se faire aider pour
terminer. Il ne produit d'ailleurs pas que des moteurs de modélisme,
ne manquant ni d'imagination, ni d'esprit d'entreprise il est aussi
bien sous-traitant d'EADS que fabricant d'outils surprenants, comme
par exemple des appareils électrique à tatouer qui sont très utilisés
dans les réunions de bikers.
Donc, comme vous l'avez compris, la propriété individuelle ayant été
abolie et les entreprises ayant été nationalisées, ceux qui voulaient
améliorer leur ordinaire n'avaient que deux solutions: travailler
dans les métiers qui payaient bien ou, ce qu'avait choisi Pavel
Bosak, avoir une deuxième activité plus discrète et mieux rémunérée.
Quant aux métiers qui payaient bien, suivant le dogme communiste
c'étaient par exemple les mineurs, qui étaient payés dans les années
60 10000 couronnes par mois alors qu'un ingénieur ou un professeur
d'université plafonnaient à 1500 ou 1800 couronnes. Etrange logique
de la lutte des classes.
Bon, je reprend mon souffle et je reviens.
Episode 3
Pavel Bosak, puisque c'est de lui qu'il s'agit, habite toujours
Klatovy, une petite ville calme à une trentaine de kilomètres de
Pilsen et une quinzaine de kilomètres de la frontière avec la Haute
Bavière. Lorsque la plupart de ses plans ont été publiés, il était
employé dans une fabrique de meubles. Son job : le "contrôle qualité"
en fin de chaîne de fabrication. J'ai mis des guillemets car un
estime qu'alors, moins de 3 % des produits fabriqués en
Tchécoslovaquie étaient d'une qualité suffisante pour être
exportables, je veux dire bien entendu exportables hors des pays du
bloc communiste, cela va de soi.
Pavel, donc, avait un emploi (le terme est plus juste que celui de
"travail" ) de nuit, ce qui signifie en pratique, sans grand risque
de me tromper, qu'il dormait à l'usine et non pas chez lui. Ainsi il
avait ses journées entièrement libres pour un "deuxième emploi'" plus
rémunérateur.
Là, je suis obligé de faire un aparté. Les Tchèques - contrairement
aux Allemands de l'Est, d'ailleurs - pouvaient recevoir assez
facilement des cadeaux de l'étranger, mais envoyer hors des
frontières un produit fait chez eux, même fait de leurs mains,
risquait fort de les envoyer en prison, ce qui fut fort près
d'arriver, par exemple, à Stefan Gasparin (dont les moteurs CO2, les
moteurs électriques miniature et l'équipement RC associé sont bien
connus) lorsqu'il voulut donner un de ses moteurs à un modéliste autrichien.
Heureusement, envoyer un plan (plié et sous enveloppe) par la poste
était beaucoup plus facile (un calque roulé n'aurait eu aucune chance
de passer) et c'est ainsi que Pavel Bosak eut l'idée de fournir en
plans le plus grand nombre de revues étrangères possible afin
d'éméliorer son ordinaire et ses fins de mois.
Je n'ai pas besoin de vous expliquer que, vu sous cet angle, le
rendement, la productivité de ce deuxième emploi prenaient une toute
autre importance que ceux de l'emploi "officiel" !
Du coup, le programme de "travail" de Pavel était on ne peut plus
simple : il devait sortit un nouveau modèle chaque mois et en envoyer
le plan, reproduit en tirage Ozalid sur le matériel de son employeur,
à une dizaine de revues de par le monde. Pour le rendement, les plans
était plutôt simplistes et les structures à coups de grosses planches
et de blocs, il n'était question de faire de la dentelle mais d'aller
vite. Pas de raffinements et, quant au poids, fallait pas trop
demander. Ca volait, bien sûr, suffisait de mettre la puissance
nécessaire, mais les qualités de vol n'avaient rien à voir avec les
modèles créés par des modélistes plus "traditionnels" tels que
Jaroslav Fara ou Jiri Cerny (dont des plans sont disponibles sur le
site http://archives.modelisme-electron-libre.fr/ ) par exemple le
très demandé biplan de voltige Satyr par Jiri Cerny ou le Bell P-39
Airacobra de Jaroslav Fara. C'est pourquoi je ne met sur le site
qu'un nombre limité de plans de Pavel Bosak, ceux dont je sais qu'ils
volent réellement bien.
Mais, me direz-vous, comment cette débauche de plans pouvait-elle
profiter à Pavel Bosak ? Vous imaginez bien qu'il ne pouvait pas
recevoir d'argent en contrepartie de ses plans.
Alors, comme je commence à fatiguer et que j'en ai marre d'écrire
pour maintenant, c'est ce que vous saurez au prochain épisode ainsi
que la façon dont il a construit sa propre maison dans un pays où la
propriété individuelle avait été abolie et où toutes les maisons et
propriétés avaient été nationalisées.
Episode 4
Comme tout le monde le sait, l'une des idées maîtresses de l' "idéal"
soviéto-marxiste-léniniste est l'abolition de la propriété
individuelle. En effet, aussitôt après le coup d'état de 1948 et la
prise de pouvoir par les communistes en Tchécoslovaquie, l'une des
premières mesures fut la confiscation de toutes les propriétés,
terrains, usines, maisons etc. Désormais tout appartenait à l'Etat,
c'est-à-dire (du moins c'est ainsi que c'était présenté) au peuple.
Je vous ai déjà parlé des déboires de la famille de Karel Matyas (les
moteurs Mega), bien souvent les propriétaires d'une petite maison
restaient dans les lieux mais devenaient locataires et devaient payer
un loyer au "peuple" mais, si la maison était un peu grande, elle
était partagée et j'ai ainsi connu un modéliste dont la maison avait
été partagée entre quatre familles.
Donc vous comprenez le principe : ce qui t'appartient ne t'appartient
plus mais appartient à tout le monde mais, c'est bien connu, tout le
monde s'en fout, les loyers étaient faibles et personne ne s'occupait
de l'entretien et c'est ainsi que toutes les maisons se sont
progressivement dégradées jusqu'à, bien souvent, devenir des ruines.
Pourquoi je vous explique tout ça ? Parce qu'une fois que toutes les
propriétés eurent été saisies, rien n'empêchait le "brave" citoyen
tchécoslovaque d'acheter une maison et de devenir ainsi propriétaire
privé. Enfin, il s'agit de s'entendre sur le sens exact des termes.
Un membre du Parti bien placé pouvait acheter une villa ou même un
château, mais en pratique il était bien plus simple d'en avoir la
jouissance sans rien avoir à débourser. Quant au péquin moyen, il
pouvait se procurer (je n'ai pas dit "acheter", vous m'entendez bien)
des briques, des pierres, des tôles et se construire ainsi sa
"maison" de campagne, la fameuse datcha des Russes, qu'il ne faut
surtout pas imaginer comme un beau châlet en bois tel qu'on en voit
souvent dans des illustrations genre catalogue publicitaire, mais qui
ressemblaient le plus souvent à des masures de bidonville telles
qu'on en voit en ce moment dans les images de Haïti. Après
l'expulsion des Allemands des Sudètes et la saisie de leurs biens par
l'Etat, il a été ainsi possible d'acheter les habitations les moins
luxueuses et les moins intéressantes pour l'Etat, c'est ainsi que le
père de mon amie, médecin et aussi docteur en pharmacie, après
s'être vu déposséder de la belle maison à grand jardin de Cacovice,
dans la banlieue nord de Prague, ainsi que de sa pharmacie, a pu
acheter un petit châlet de montagne (sans eau ni électricité ni
chauffage) d'où avaient été expulsés les propriétaires germanophones.
Vous voyez donc que l'abolition de la propriété individuelle se
traduirait plutôt par quelque chose du genre : "je te saisis ton bien
qui ne t'appartient plus ; maintenant tu as le droit de me l'acheter"
. Je ne suis pas sûr que cela soit conforme à la pensée de Marx...
EPISODE 5
Maintenant le décor est planté, pour ainsi dire.Je vais just ajouter
quelques petits détails. La Tchécoslovaquie était alors le seul pays
du bloc de l'Est où la radiocommande était, sinon développée, du
moins existante, c'était rare et coûteux et le matériel de l'époque,
de fabrication locale, de fiabilité "incertaine". Les ensembles radio
étaient alors alimentés par des piles - des piles salines, vous
savez, celles qui durent moins longtemps que les Duracell qui sont
des alcalines, si bien que la publicité est à la limite de la
tromperie caractérisée - et je vous assure que ces piles n'auraient
jamais pu être vendues en France, même dans un circuit forain.
Autrement dit, la radiocommande était coûteuse, peu fiable et très
peu répandue. Pavel Bosak, avec ses maquettes de Jaguar pi de Mirage,
était donc une exception marquante.
Pour faire comprendre, j'étais un été parti en camping avec tout un
groupe d'amis modélistes tchèques à Kozarovice, à une cinquantaine
de kilomètres au sud de Prague, je ne me souviens pas l'année mais
c'était très exactement au moment où les astronautes américains
étaient pour la première fois en route vers la lune, un événement
dont, bien entendu, il n'était nullement question dans les journaux
ni à la télévision tchèque, là-bas personne n'était au courant. Dans
les collines de Kozarovice il y a des formations géologiques fort
curieuses qui ont créé tout un tas de trous (pas le type à MicRolax
ni à Silvain) remplis d'eau, au milieu de rochers arrondis, bref
presque un paysage lunaire. Chacun était venu avec des modèles,
presque tous de vol libre bien entendu, l'ami Otakar, qui était alors
le rédacteur en chef de la revue d'aviation L+K ( "aviation et
astronautique" ) avait même un tout petit hydravion de vol libre,
monoflotteur, propulsé par la copie tchèque du moteur Jetex 50 et
qu'il faisait décoller de l'eau. Pendant la journée, nous faisions
voler nos planeurs et nos avions, j'avais pour ma part un planrut
Dandy de Graupner équipé d'une radio Varioprop (Graupner, pour ceux
qui ne connaissent pas) et un avion Westerly Svenson qui me servait
aussi à faire de l'écolage, équipé, lui, d'une radio 6 voies
Controlaire que j'avais montée en kit, c'était ma première expérience
de réalisation des amplis de servo entièrement à transistors (11
transistors, si ma mémoire est bonne) sur une toute petite platine,
puisque les circuits intégrés n'existaient pas. C'est ainsi que l'ai
eu l'occasion de faire faire de la double commande à un peu tout le
monde, en contrepartie j'ai eu l'honneur de me voir mettre entre les
mains l'émetteur de l'un des deux seuls modèles RC en-dehors des
miens, un petit avion d'environ 1 m d'envergure avec un moteur MVVS
bien hurlant dans le nez et en monocommande tout ou rien,
c'est-à-dire qu'il n'y avait sur le boîtier de l'émetteur qu'un seul
bouton poussoir qui permettait de commander un échappement. Une
pression sur le bouton et le gouvernail allait à gauche, une autre
pression et il revenait au neutre, une autre et il allait à droite et
ainsi de suite. Je n'avais jamais piloté en monocommande mais, comme
j'avais bien suivi ce qui était publié sur le sujet des années
auparavant, je m'en suis plutôt bien sorti, réussissant même boucles
et tonneaux (oui, avec seulement la gouverne de direction qu'on ne
pouvait même pas doser) et j'ai fini en posant l'avion juste à mes
pieds, ce qui a beaucoup impressionné (et moi aussi d'ailleurs :-) ).
Voilà donc qui explique que les avions de Pavel Bosak ne
correspondaient pas du tout à la pratique habituelle dans son pays à
ce moment et qu'il était plutôt regardé de travers, ce dont
d'ailleurs il ne se souciait visiblement pas.
A Kozarovice les journées se passaient donc à faire voler des "petits
avions", pour le soir nous descendions jusqu'au village voisin avec
des seaux (vides) que nous allions faire remplir au bistrot du
village qui brassait sa propre bière, ce qui était encore courant à
l'époque. Une fois remontés au "camp" nous allumions un feu de bois,
confectionnions une broche avec quelques bouts de bois, embrochions
deux ou trois poulets et la nuit était déjà bien entamée lorsque,
repus et passablement imbibés, nous faisions une dizaine de mètres
afin de satisfaire au rite du bain de minuit.
D'ailleurs, la nuit est bien entamée, il est temps pour moi d'aller
faire dodo, la suite demain si j'ai le temps.
Guy R.