Vite la suite Guy! Daniel
> Message du 22/01/10 12:02 > De : "Guy Revel" > A : [email protected] > Copie à : > Objet : [barducoin] Re: Pavel Bosak ou l'économie socialiste souterraine > > Salut, > > On en est maintenant à l'épisode 4. Ca va finir par devenir une vraie saga ! > La suite en bas, pour que tout soit dans l'ordre. > > Résumé des épisodes précédents: > Episode 1 > Bon, je vous parlais des plans de Pavel Bosak. Si certains s'en souviennent, > ces plans montraient souvent des sections de bois bizarres, par exemple de la > planche de balsa de 7 mm et autres curiosités du même genre. La raison en est > simple : c'est ce qui avait été disponible dans le magasin de modélisme le > jour de la visite et c'était ça ou rien. Autre exemple, quand il y avait un > arrivage de peinture (cellulosique), on achetait de la peinture, point. Ne > parlez pas de choix de couleurs, il était exceptionnel qu'il y ait deux > couleurs différentes, faut pas être exigeant à ce point ! > Pendant plusieurs années, à Prague (ailleurs aussi dans le pays, mais je ne > l'ai pas vu) les voitures dans les rues étaient toutes dépourvues > d'essuie-glaces. En fait, quand quelqu'un utilisait sa voiture, il la > quittait toujours en les prenant dans sa poche pour éviter qu'on les lui > vole. Tout simplement parce qu'on ne pouvait pas en trouver du tout dans le > pays. Et pas seulement des essuie-glaces, il y avait une pénurie de > caoutchouc, quelle qu'en soit l'utilisation. Un jour, pendant que j'étais à > Paris, un ami m'a demandé de lui envoyer du caoutchouc. J'ai peiné comme un > malheureux pour acheter et lui envoyer du caoutchouc pour les avions de vol > libre, ce qui était déjà difficile à trouver en France. La fois suivante que > je suis allé chez lui, il m'a expliqué qu'il n'avait pas particulièrement > besoin de ce caoutchouc (il ne faisait pas de vol libre), mais que, comme > n'importe quelle forme de caoutchouc manquait, ça pouvait toujours servir et > il pouvait toujours l'échanger contre quelque chose de plus utile pour lui. > > Ca, c'était la situation générale et habituelle dans tous les pays de l'Est > et la Tchécoslovaquie était en quelque sorte un pays privilégié dans la > mesure où il ne manquait presque rien en comparaison avec les autres pays > voisins comme la Pologne ou la Hongrie, sans même parler de l'URSS. > > Bon, cette petite introduction pour vous faire comprendre, même sommairement, > ce qu'était la vie là-bas, je ne m'éloigne pas, quoi qu'on pourrait croire, > du sujet de Pavel Bosak mais là, je vais reprendre ma respiration avant de > continuer dans le prochain message, à moins que ça vous ennuie parce que > c'est du modélisme, mais vu tout de même sous un angle beaucoup plus général > que d'habitude. > > Episode 2 > Un petit aparté puisqu'il est question sur la liste de Mega (Karel Matyas). > Ce dernier, ingénieur de haut niveau, travaillait sur les systèmes > électriques auxiliaires des avions militaires tchéslovaques. Modéliste, > s'étant retrouvé sans emploi après la révolution de 1989 il s'est tout > naturellement orienté vers la production de moteurs électriques pour le > modélisme. J'ai dans ma collection l'un de ses premiers prototypes qu'il > m'avait demandé de tester. Sa famille avait une petite entreprise de > mécanique de production (un peu comme les ateliers familiaux de mécanique > dans les Vosges et en Suisse) dans la montagne à quelques centaines de mètres > de ce qui est maintenant la frontière slovaque, ils produisaient tout > particulièrement des injecteurs de haute précision pour l'industrie > cosmétique. En 1948, au moment de la prise de pouvoir par les communistes, la > société était dirigée par le père et l'oncle de Karel Matyas. Du jour au > lendemain, ils sont devenus de dangereux capitalistes, ennemis du peuple, du > prolétariat ouvrier et de la révolution communiste. L'entreprise a bien > entendu été nationalisée et, des deux associés, l'un a été envoyé en prison > où il a passé 11 ans, l'autre a été "rééduqué' en passant 9 ans dans les > mines d'uranium de Jachymov. > Après 1989 l'état a restitué à Karel Matyas ce qui avait ainsi été confisqué, > maison et ateliers qui n'étaient que des ruines. Sans argent, il a entrepris > de reconstruire de ses mains, pierre après pierre, la maison et les > bâtiments, ça lui a pris quinze ans et, maintenant, il a les moyens > financiers de se faire aider pour terminer. Il ne produit d'ailleurs pas que > des moteurs de modélisme, ne manquant ni d'imagination, ni d'esprit > d'entreprise il est aussi bien sous-traitant d'EADS que fabricant d'outils > surprenants, comme par exemple des appareils électrique à tatouer qui sont > très utilisés dans les réunions de bikers. > > Donc, comme vous l'avez compris, la propriété individuelle ayant été abolie > et les entreprises ayant été nationalisées, ceux qui voulaient améliorer leur > ordinaire n'avaient que deux solutions: travailler dans les métiers qui > payaient bien ou, ce qu'avait choisi Pavel Bosak, avoir une deuxième activité > plus discrète et mieux rémunérée. Quant aux métiers qui payaient bien, > suivant le dogme communiste c'étaient par exemple les mineurs, qui étaient > payés dans les années 60 10000 couronnes par mois alors qu'un ingénieur ou un > professeur d'université plafonnaient à 1500 ou 1800 couronnes. Etrange > logique de la lutte des classes. > > Bon, je reprend mon souffle et je reviens. > > Episode 3 > Pavel Bosak, puisque c'est de lui qu'il s'agit, habite toujours Klatovy, une > petite ville calme à une trentaine de kilomètres de Pilsen et une quinzaine > de kilomètres de la frontière avec la Haute Bavière. Lorsque la plupart de > ses plans ont été publiés, il était employé dans une fabrique de meubles. Son > job : le "contrôle qualité" en fin de chaîne de fabrication. J'ai mis des > guillemets car un estime qu'alors, moins de 3 % des produits fabriqués en > Tchécoslovaquie étaient d'une qualité suffisante pour être exportables, je > veux dire bien entendu exportables hors des pays du bloc communiste, cela va > de soi. > > Pavel, donc, avait un emploi (le terme est plus juste que celui de "travail" > ) de nuit, ce qui signifie en pratique, sans grand risque de me tromper, > qu'il dormait à l'usine et non pas chez lui. Ainsi il avait ses journées > entièrement libres pour un "deuxième emploi'" plus rémunérateur. > Là, je suis obligé de faire un aparté. Les Tchèques - contrairement aux > Allemands de l'Est, d'ailleurs - pouvaient recevoir assez facilement des > cadeaux de l'étranger, mais envoyer hors des frontières un produit fait chez > eux, même fait de leurs mains, risquait fort de les envoyer en prison, ce qui > fut fort près d'arriver, par exemple, à Stefan Gasparin (dont les moteurs > CO2, les moteurs électriques miniature et l'équipement RC associé sont bien > connus) lorsqu'il voulut donner un de ses moteurs à un modéliste autrichien. > Heureusement, envoyer un plan (plié et sous enveloppe) par la poste était > beaucoup plus facile (un calque roulé n'aurait eu aucune chance de passer) et > c'est ainsi que Pavel Bosak eut l'idée de fournir en plans le plus grand > nombre de revues étrangères possible afin d'éméliorer son ordinaire et ses > fins de mois. > > Je n'ai pas besoin de vous expliquer que, vu sous cet angle, le rendement, la > productivité de ce deuxième emploi prenaient une toute autre importance que > ceux de l'emploi "officiel" ! > > Du coup, le programme de "travail" de Pavel était on ne peut plus simple : il > devait sortit un nouveau modèle chaque mois et en envoyer le plan, reproduit > en tirage Ozalid sur le matériel de son employeur, à une dizaine de revues de > par le monde. Pour le rendement, les plans était plutôt simplistes et les > structures à coups de grosses planches et de blocs, il n'était question de > faire de la dentelle mais d'aller vite. Pas de raffinements et, quant au > poids, fallait pas trop demander. Ca volait, bien sûr, suffisait de mettre la > puissance nécessaire, mais les qualités de vol n'avaient rien à voir avec les > modèles créés par des modélistes plus "traditionnels" tels que Jaroslav Fara > ou Jiri Cerny (dont des plans sont disponibles sur le site > http://archives.modelisme-electron-libre.fr/ ) par exemple le très demandé > biplan de voltige Satyr par Jiri Cerny ou le Bell P-39 Airacobra de Jaroslav > Fara. C'est pourquoi je ne met sur le site qu'un nombre limité de plans de > Pavel Bosak, ceux dont je sais qu'ils volent réellement bien. > > Mais, me direz-vous, comment cette débauche de plans pouvait-elle profiter à > Pavel Bosak ? Vous imaginez bien qu'il ne pouvait pas recevoir d'argent en > contrepartie de ses plans. > Alors, comme je commence à fatiguer et que j'en ai marre d'écrire pour > maintenant, c'est ce que vous saurez au prochain épisode ainsi que la façon > dont il a construit sa propre maison dans un pays où la propriété > individuelle avait été abolie et où toutes les maisons et propriétés avaient > été nationalisées. > > EPISODE 4 > Comme tout le monde le sait, l'une des idées maîtresses de l' "idéal" > soviéto-marxiste-léniniste est l'abolition de la propriété individuelle. En > effet, aussitôt après le coup d'état de 1948 et la prise de pouvoir par les > communistes en Tchécoslovaquie, l'une des premières mesures fut la > confiscation de toutes les propriétés, terrains, usines, maisons etc. > Désormais tout appartenait à l'Etat, c'est-à-dire (du moins c'est ainsi que > c'était présenté) au peuple. Je vous ai déjà parlé des déboires de la famille > de Karel Matyas (les moteurs Mega), bien souvent les propriétaires d'une > petite maison restaient dans les lieux mais devenaient locataires et devaient > payer un loyer au "peuple" mais, si la maison était un peu grande, elle était > partagée et j'ai ainsi connu un modéliste dont la maison avait été partagée > entre quatre familles. > > Donc vous comprenez le principe : ce qui t'appartient ne t'appartient plus > mais appartient à tout le monde mais, c'est bien connu, tout le monde s'en > fout, les loyers étaient faibles et personne ne s'occupait de l'entretien et > c'est ainsi que toutes les maisons se sont progressivement dégradées jusqu'à, > bien souvent, devenir des ruines. > > Pourquoi je vous explique tout ça ? Parce qu'une fois que toutes les > propriétés eurent été saisies, rien n'empêchait le "brave" citoyen > tchécoslovaque d'acheter une maison et de devenir ainsi propriétaire privé. > Enfin, il s'agit de s'entendre sur le sens exact des termes. Un membre du > Parti bien placé pouvait acheter une villa ou même un château, mais en > pratique il était bien plus simple d'en avoir la jouissance sans rien avoir à > débourser. Quant au péquin moyen, il pouvait se procurer (je n'ai pas dit > "acheter", vous m'entendez bien) des briques, des pierres, des tôles et se > construire ainsi sa "maison" de campagne, la fameuse datcha des Russes, qu'il > ne faut surtout pas imaginer comme un beau châlet en bois tel qu'on en voit > souvent dans des illustrations genre catalogue publicitaire, mais qui > ressemblaient le plus souvent à des masures de bidonville telles qu'on en > voit en ce moment dans les images de Haïti. Après l'expulsion des Allemands > des Sudètes et la saisie de leurs biens par l'Etat, il a été ainsi possible > d'acheter les habitations les moins luxueuses et les moins intéressantes pour > l'Etat, c'est ainsi que le père de mon amie, médecin et aussi docteur en > pharmacie, après s'être vu déposséder de la belle maison à grand jardin de > Cacovice, dans la banlieue nord de Prague, ainsi que de sa pharmacie, a pu > acheter un petit châlet de montagne (sans eau ni électricité ni chauffage) > d'où avaient été expulsés les propriétaires germanophones. > > Vous voyez donc que l'abolition de la propriété individuelle se traduirait > plutôt par quelque chose du genre : "je te saisis ton bien qui ne > t'appartient plus ; maintenant tu as le droit de me l'acheter" . Je ne suis > pas sûr que cela soit conforme à la pensée de Marx... > > Décidément, de digression en digression, j'espère ne pas vous ennuyer en vous > disant les choses telles que je les connais et les ressens et qui permettent > d'expliquer des faits ou des comportements qui auraient peu de sens autrement > dont, par exemple, l'histoire de Pavel Bosak qui, depuis ses plans de modèles > construits à la va-vite, en est venu à organiser, depuis que la République > Tchèque est devenue un pays normal, une rencontre de jets très réussie > dénommée "Jets over Czech" mais là, j'anticipe beaucoup. Pour l'instant je > commence à fatiguer, alors vous aurez droit à un épisode 5, c'est maintenant > inéluctable. > > Guy R. > > > >
