Je rejoins pas tout à fait ce que dit l'article, mais je
comprends à peu près où il veut en venir, j'y mettrai quelques
bémols ou dièses histoire de nuancer : l'acte de programmer n'est
pas un "nouvel" outil de pensée, c'est le prolongement même de la
dimension calcul de la pensée, qui ne fait que s'aider elle-même
à aller plus loin en projetant symboliquement ce qui peut être
mécaniser en elle.
 
Par contre, sur l'aspect pédagogique, l'action de programmer a
pour effet d'aiguiser l'esprit en structurant et disciplinant la
pensée : l'or-di-na-teur force la pensée à s'exprimer de façon
or-do-nnée. Elle agit sur la qualité de l'esprit qui met en
oeuvre l'outil qu'est la pensée. Et cela a bien évidemment un
effet du même ordre que celui d'apprendre à lire ou à écrire : la
machine de Türing est du même ordre d'impact que l'imprimerie de
Gutenberg.

Pour le reste, allez, philosophons :) Pour ce que j'en comprends
personnellement, pas de pensée sans outils pour penser, mais vu
que la pensée est elle-même un outil, elle ne travaille qu'à
s'outiller elle-même. Il y'a eu un temps zéro où l'homme n'avait
aucun mot pour dire la neige, ou pour dire quoique ce soit
d'autres, je ne connaissais pas la théorie de Whorf, mais vu sous
cet angle, il apparaît évident que la pensée vient après la
perception du sens, et quelque chose en nous de méta est à
l'oeuvre pour jouer avec des associations. C'est d'ailleurs ce
qui rend si mystérieux l'acte pédagogique, car on ne peut
apprendre à personne à comprendre, c'est une disposition
intrinsèque, que l'on peut favoriser, mais dont on est jamais la
cause : la cause et la conséquence semble simultanée dans l'acte
de comprendre chez celui qui le vit. C'est une découverte à
chaque fois nouvelle et intime, même si la chose à comprendre est
connu par l'humanité depuis la nuit des temps, la comprendre est
de toute première fraîcheur pour celui qui la saisit. 

Bref, je vous laisse de l'autre côté du miroir, avec ce passage
que j'affectionne particulièrement :)

- "Voilà de la gloire pour vous !" [dit Humpty Dumpty]

- "je ne sais ce que vous entendez par "gloire"", dit Alice.

- Humpty-Dumpty sourit d'un air méprisant.

- "Bien sûr que nous ne le savez pas, puisque je ne vous l'ai pas
encore expliqué. J'entendais par là : "voilà pour nous un bel
argument sans réplique ! " "

- "Mais "gloire" ne signifie pas "bel argument sans réplique",
objecta Alice.

- "Lorsque moi j'emploie un mot, répliqua Humpty-Dumpty d'un ton de
voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu'il me
plaît qu'il signifie...ni plus, ni moins."

- "La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de
faire que les mots signifient autre chose que ce qu'ils veulent
dire."

- "La question, riposta Humpty-Dumpty, est de savoir qui sera le
maître...un point, c'est tout."


* Bastien <[email protected]> [2014-07-08 16:51]:
> Martin Quinson <[email protected]> writes:
> 
> > La science (info ou autre) n'est
> > jamais déconnectée de ses outils ni de la personnalité de ceux qui la
> > font, mais je ne dirais pas qu'elle est *entièrement* déterminée par
> > ces éléments. Mais je laisse Bastien me corriger s'il le souhaite,
> > c'est lui l'épistémologue de la bande (sans vouloir balancer ;)
> 
> Je n'ai pas d'avis sur la question, pas plus que sur le meilleur
> moyen de prévenir le réchauffement climatique :)
> 
> Mes guides pour réfléchir sont Jack Goody (/La Raison Graphique/)
> et Gerald D. Sussman (le créateur de Scheme).
> 
> Les deux vont dans le sens de Julien : pas de pensée sans outils
> pour penser, et nos outils façonnent, collectivement, notre pensée,
> l'histoire des sciences étant intrinsèquement conditionnée par nos
> moyens d'expression et nos outils (Sussman ne dit pas vraiment ça,
> il n'est pas historien des sens, mais je crois qu'il serait ok.)
> 
> Dans le cas de Goody, il s'agit des outils symboliques pour écrire :
> les listes, les tableaux, etc.  Dans le cas de Sussman, il s'agit des
> algorithmes, qui permettent de formuler des problèmes et des solutions
> qu'on ne savait pas décrire précisément avant.  Il fait le parallèle
> entre l'invention de la géométrie et l'invention de l'informatique :
> dans le cas de la géométrie, les mathématiques se sont progressivement
> abstraites des techniques de calcul ; dans le cas de l'informatique,
> les algorithmes se sont progressivement abstraits des techniques de
> résolution de problèmes à l'aide d'un ordinateur.  Je résume hein.
> 
> Ce qui me retient d'adhérer entièrement à cette façon de voir les
> choses, c'est l'histoire de la théorie de Sapir Whorf : on a longtemps
> cru que nos capacités sémantiques étaient corrélées à nos capacités
> perceptuelles -- l'exemple typique : si vous avez 42 mots pour parler
> de la neige dans toutes ces nuances, c'est que vous voyez toutes ces
> nuances avec vos yeux... -- or cette thèse est battue en brèche par
> des résultats empiriques depuis longtemps, et on n'accepte plus cette
> corrélation si facilement.  Il semble qu'il y ait des invariants au
> niveau de la perception qu'on ne retrouve pas au niveau du langage ;
> et ces invariants perceptifs sont sûrement aussi structurant pour ce
> qui est de la pensée que nos outillage linguistique...
> 
> Entre la pensée et les outils pour penser, je pense qu'il y a une
> lente évolution sociale, mais je ne suis pas sûr que cette évolution
> change radicalement la manière dont chaque individu pense.
> 
> Bref, j'en sais rien :)
> 
> -- 
>  Bastien
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