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Le lundi 23 septembre 2002
Au diable les bulletins !

J.-Jacques Samson
Le Soleil

Deux jours seulement apr�s la publication de leur premier bulletin par le ministre Fran�ois Legault, les directeurs d'h�pitaux se retrouvaient en congr�s � Qu�bec, jeudi et vendredi. Cette fois, la coupe d�borde.

Une enqu�te sur la qualit� de vie au travail des cadres sup�rieurs du r�seau de la sant� et des services sociaux, men�e en 2001 par la professeure Estelle M. Morin, des Hautes �tudes commerciales, avait donn� des r�sultats effarants. Quarante-huit pour cent des r�pondants avaient indiqu� souffrir de sympt�mes d'anxi�t� s�v�re ou mod�r�e ; 42 % de d�pression, s�v�re ou mod�r�e ; 43 % d'irritabilit�... Pr�s d'un cadre sup�rieur sur deux dans le r�seau de la sant� �prouve de la d�tresse psychologique.

Les causes sont certes multiples : faible reconnaissance, marge de man�uvre trop r�duite, charge de travail. Mais il ressort de plus en plus que les choix �thiques auxquels ils sont confront�s, c'est-�-dire des commandes d'ordre budg�taire inconciliables avec leurs valeurs humaines, minent les gestionnaires du r�seau. L'�quipe de chercheurs en venait m�me � la conclusion que l'�thique du travail devrait faire l'objet d'interventions prioritaires pour venir en aide aux gestionnaires en d�tresse.

Ce diagnostic r�v�le une organisation qui a atteint un point de rupture. Les principaux administrateurs des �tablissements ne sont souvent plus dans un �tat psychologique ad�quat pour des prises de d�cisions judicieuses lorsqu'ils sont confront�s � des situations de crise, comme des fermetures forc�es de lits ou, pire, de salles d'urgence, le manque de personnel pour couvrir des plages horaires, etc. Et voil� que, victimes d'un sous-financement d�lib�r� qui ne rejoint m�me pas les seules hausses de co�ts de syst�me, ils se voient affubl�s sur la place publique d'une note D ou E � la colonne de la performance budg�taire. Trop, c'est trop !

Il leur faut dans ces circonstances revenir � la notion de service public. Les administrateurs d'�tablissements de sant� ont choisi une carri�re tr�s noble, qui les place au service de leurs concitoyens d'abord. Dans la capitale, � Qu�bec, un dicton est souvent repris : les gouvernements passent ; les gestionnaires restent. Le cadre budg�taire est, bien s�r, vot� par une majorit� � l'Assembl�e nationale qui jouit d'une l�gitimit� d�mocratique, mais chaque fois que la sant� ou la s�curit� des citoyens de la communaut� qu'ils desservent est mise en p�ril, chaque fois que la dignit� de la personne humaine est compromise � pensons aux cas des personnes �g�es par exemple priv�es d'une hygi�ne �l�mentaire � ,la loyaut� de l'administrateur devrait aller aux citoyens.

Les enveloppes budg�taires ne sont pas des absolus. Elles sont le fruit d'arbitrages politiques autour de la table du Conseil des ministres et par la suite de celles des r�gies r�gionales.

Elles peuvent toujours �tre gonfl�es � la suite de pressions du milieu ou � la veille d'�lections. Un autre gouvernement pourrait toujours aussi faire des choix tr�s diff�rents. Ce ne sont que des d�cisions arbitraires, impos�es � des gestionnaires qui n'ont aucun contr�le sur la demande de services et tr�s peu sur l'offre.

Une telle ligne de conduite peut sans doute avoir des cons�quences sur un cheminement de carri�re, exposer le � d�linquant � � des repr�sailles, voire � la tutelle. L'opinion publique et les m�dias se rangeront toujours par contre derri�re le directeur d'h�pital qui a moralement fait le choix de maintenir des services, quitte � d�fier une bureaucratie sup�rieure. Les cadres sup�rieurs du r�seau de la sant� ne retrouveront pas la paix de l'�me autrement.

D'autre part, plus de 70 % de ceux-ci prendront leur retraite dans les prochaines ann�es. Le recrutement d'une rel�ve hautement qualifi�e pose probl�me, face � la concurrence exerc�e par le secteur priv� et en raison de la notori�t� des probl�mes v�cus dans le r�seau de la sant�. Un raidissement des cadres exp�riment�s mais tortur�s par des questions d'�thique est une excellente fa�on de revaloriser ces fonctions, trop r�duites � celles d'ex�cutants aveugles des commandes du minist�re ou des r�gies r�gionales.

Ce m�me minist�re et le Conseil du Tr�sor, adeptes de contr�les tr�s centralis�s, devront �galement accepter de d�l�guer des pouvoirs et une marge de man�uvre beaucoup plus grande aux directions locales.

Celles-ci sont de plus en plus infantilis�es et ce n'est pas l'id�e de bulletins sur les performances crois�es des �tablissements qui corrigera cette tendance! Qu'il s'agisse des cadres des h�pitaux, des CLSC ou des centres de soins de longue dur�e, l'absence de marge de man�uvre laiss�e aux directions des �tablissements a �t� d�nonc�e dans chacun de leurs congr�s au cours des derniers mois.

Le jour n'est pas loin o� un D ou un E sur le bulletin, � la colonne de la performance budg�taire, deviendra un titre de gloire dans sa communaut� pour un directeur g�n�ral d'h�pital, pendant que le ministre marinera dans son d�sarroi.

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