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Alain Dubuc Le Soleil
Fran�ois Legault
a �t� un excellent ministre de l'�ducation. Il est un mauvais
ministre de la Sant�. � un tel point que s'il continue sur sa
lanc�e, le ministre risque d'empirer les choses et de provoquer dans
le r�seau de la sant�, des dommages
irr�parables.
Depuis son arriv�e dans son nouveau
minist�re, M. Legault a commis deux erreurs strat�giques : la
premi�re, c'est d'aller � toute vitesse, et la seconde, c'est de
plaquer � la Sant� les recettes qui avaient fait son succ�s �
l'�ducation.
Or, la sant� c'est un monde tr�s complexe,
infiniment plus que l'�ducation, dans lequel on ne peut pas
intervenir avec pr�cipitation avant d'en avoir ma�tris� les rouages.
Pauline Marois l'avait compris. Fran�ois Legault a plut�t choisi de
foncer comme un taureau.
R�sultat, trois bourdes en quelques
semaines. La premi�re, tr�s grave, c'est cette loi 114, une loi
d'urgence, adopt�e dans la pr�cipitation, qui veut forcer les
m�decins � combler les besoins des urgences. Cette d�marche �tait
dangereuse dans son concept, parce qu'elle menait � conscrire des
m�decins dont l'urgence n'est ni la sp�cialit�, ni le talent. Elle
avait aussi quelque chose d'odieux, parce que nous vivons dans une
soci�t� qui ne conscrit pas ses citoyens, qu'ils soient ou non
m�decins.
On a vu les r�sultats. Des sub p�na franchement
imb�ciles qui montrent ce qui arrive quand on donne trop de pouvoir
aux bureaucrates. Des abus �vidents contre des m�decins surcharg�s,
dont le ministre Legault s'est excus� du bout des l�vres, et une
logique de chasse aux sorci�res dans laquelle le ministre continue �
s'enfoncer. L'ensemble de l'op�ration est un v�ritable d�sastre, �
la fois scandaleuse et inefficace.
Les autres bourdes n'ont
pas les m�mes cons�quences. Mais elles proc�dent du m�me simplisme.
D'abord des bulletins des h�pitaux, complaisants, qui ne mesurent
rien, si ce n'est, comme dans les soci�t�s totalitaires, la
satisfaction d'une client�le captive. Ainsi que cette id�e
irr�fl�chie de donner des avantages aux candidats des r�gions dans
les facult�s de m�decine.
Mais ces erreurs sont les
prolongements d'une fa�on de voir les choses qu'on sent depuis des
ann�es au minist�re la Sant� et qui s'exprime sans contrainte sous
la direction de M. Legault.
D'abord l'id�e que l'on pourra
r�gler les probl�mes de sant� par des lois et par les d�cisions de
bureaucrates. Une id�e que Fran�ois Legault a peut-�tre achet� �
cause de son passage � l'�ducation, o� il est relativement possible
d'imposer des d�cisions d'en haut � cet univers institutionnel,
hi�rarchis�, par d�finition autoritaire, encadr� par des programmes
et dont la client�le est forc�e d'ob�ir.
La sant�, c'est
autre chose, d'abord parce que les besoins sont infinis, que la
client�le peut exiger, qu'elle est souvent en d�tresse. C'est aussi,
en raison de la r�alit� de la sant� et de la maladie, un monde
soumis aux ph�nom�nes de soci�t� qui doit s'adapter � une infinit�
de probl�matiques. C'est pourquoi le r�seau de la sant� est beaucoup
plus h�t�rog�ne, par le nombre des professions, la multiplicit� des
approches, la coexistence d'institutions publiques et de ressources
priv�es. C'est ce qui assure la souplesse et la capacit�
d'adaptation sans lesquelles le r�seau de la sant�
craquerait.
Voil� pourquoi, partout en Am�rique et en Europe,
on accepte que les r�seaux de la sant� doivent �tre h�t�rog�nes, les
moins bureaucratis�s possibles et les plus d�centralis�s possibles.
La logique de M. Legault va � contre-courant des mouvements
contemporains et �tatise encore davantage un r�seau qui �tait d�j�
plus �tatis� que la plupart des r�seaux occidentaux. En franchissant
une �tape qu'on ne retrouve que dans les �conomies planifi�es, la
conscription.
C'est d'autant plus troublant que plusieurs
probl�mes du syst�me de sant� qu�b�cois, qui est loin d'�tre un
mod�le, s'expliquent d�j� par des exc�s de mauvaise
planification.
Le probl�me des urgences et des p�nuries de
m�decins en r�gion, que le ministre Legault tente de r�soudre avec
tant d'in�l�gance, s'explique en grande partie par d'effarantes
gaffes politiques-bureaucratiques. La p�nurie de m�decins s'explique
par des erreurs graves de planification d'un gouvernement qui n'a
pas pr�vu, lorsqu'il tentait de restreindre l'acc�s aux facult�s de
m�decine, l'�volution de la pratique ou encore les besoins du
vieillissement, et qui a en outre acc�l�r� la crise en for�ant le
d�part � la retraite de m�decins dont l'absence se fait maintenant
cruellement sentir.
Cet �chec, dont l'�tat est responsable,
aurait d� amener le gouvernement et le ministre � une certaine
humilit�, et � une n�cessaire prudence.
Le ministre Legault
se fait �galement le porteur de ballon pour une autre croisade des
fonctionnaires et des ministres qui l'ont pr�c�d�, qui a consist� �
asseoir le pouvoir politique-bureaucratique sur des affrontements
avec les artisans du r�seau, surtout les infirmi�res et les
m�decins.
Dans le cas des m�decins, cela reposait sur une
doctrine voulant que les m�decins sont la cause des co�ts de la
sant�, et donc que la gestion du syst�me devait reposer sur la
r�duction m�canique de leurs activit�s, en limitant leur nombre, en
plafonnant leurs actes. Il est vrai que les m�decins g�n�rent des
co�ts, tout comme les constructeurs de maisons sont responsables des
co�ts dans l'habitation. Une v�rit� qui est en fait une
insignifiance.
Mais c'est cette logique, qui a cr�� la
p�nurie de m�decins, explique aussi pourquoi le r�seau de la sant� a
�t� g�r�, depuis des ann�es, � travers une strat�gie du rationnement
qui a donn�, comme dans les pays de l'Est, des files d'attentes et
des p�nuries. C'est cette m�me logique bulgare que le ministre
Legault pousse � sa limite, avec ses efforts de conscription et
d'assignation. Pas mal pour quelqu'un qui provient du secteur
priv�.
Les cons�quences peuvent �tre tr�s graves parce que
dans cette logique, on a oubli� qu'un r�seau de la sant�, ce sont
des humains qui s'occupent d'humains, et que le gage du succ�s
reposera sur ce facteur humain : le d�vouement, le talent,
l'innovation. En traitant des professionnels comme des man�uvres, on
compromet la qualit� de ce capital humain.
On compromet aussi
tout ce que le Qu�bec tentait de faire depuis quelques ann�es. Mme
Marois, apr�s une longue analyse, et appuy�e par un rapport fouill�
de Michel Clair, avait commenc� � reb�tir le r�seau de la sant� pour
offrir une premi�re ligne de qualit�, qui renouait avec les
principes de m�decine de famille, de contacts entre les citoyens et
les professionnels de la sant�.
En agissant avec
pr�cipitation pour r�gler des probl�mes de court terme, en mettant
toutes ses ressources pour s'occuper d'un seul aspect du r�seau,
Fran�ois Legault met en p�ril des ann�es de travail et compromet
l'avenir.
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